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Aucune idée de l’heure mais je me réveille sous le parasol au bord de la piscine à la suite d’une sieste imposée par ma cure de chimio.
Ce sommeil assommant me laisse quelque peu nauséeux et sans repères.
Au bout de la piscine à débordement, le palmier du jardin et la vue sur la vallée me plongent dans l’année écoulée, le retour d’Emma à l’école, mes envies d’affronter de nouveaux défis et de revenir ici, à Sainte Maxime, encore un peu plus en forme.

Comme l’an dernier, je me plais à ingurgiter mes substances chimiques à la Côte d’Azur.
Je conçois cela comme une avancée moderne dans mes traitements, continuer à me soigner sans laisser la maladie me priver du bonheur des vacances.
Cet endroit me plait, il me fait du bien, me ressource, me renforce pour plusieurs semaines. On se repose, on rigole, on prend le temps de vivre, vivre de choses simples.
Je me dirige vers la cuisine pour quelques minutes, pour couper des radis, des oignons, saler et poivrer le fromage blanc étalé sur ma baguette et je retrouve ma place au bord de la piscine bleue pour déguster mon en-cas de 16 heures.

Une journée comme les autres 14 jours passés dans le sud de la France, au seul détail près que j’allumerai la télévision en début de soirée.
J’aurais pu tomber sur une série en cours, un entracte publicitaire, mais à la place, la mine sérieuse de Michel Denisot annonce :

“Ce soir, un grand sportif nous a quitté, Laurent Fignon est mort”.

Je suis resté abattu, figé dans le canapé, la télécommande en direction de la télé, comme si je pouvais, d’un instant à l’autre, éteindre l’écran et ignorer cette mauvaise nouvelle.

Il y a un an à peine, dans ce même endroit, je terminais, passionné, la lecture de son livre.
Je parcourais sa carrière et découvrais l’homme qui se cachait derrière ce célèbre cycliste lunatique. Quelques mois auparavant, Fignon avait annoncé son cancer lors d’une émission télévisée.
Toute de suite, je m’étais identifié au courage dont il faisait preuve et j’admirais la manière dont il avait décidé d’affronter la maladie.

“Je n’ai pas peur de mourir, mais je n’en ai pas envie, pas maintenant, cela me semble trop tôt”, disait-il.

Il ne m’en fallait pas plus, j’en faisais mon nouveau héros, je m’imaginais, son coéquipier, son compagnon d’échappée.
Nous étions dans la même galère, nous ne nous connaissions pas, mais j’ai senti le besoin de me lier à son destin. Je le sentais invulnérable, tenace, vaillant. Il représentait toute l’audace que je voulais contenir.

Ce soir du 31 août, je perdais un proche.
Je suis apparu en colère:
Contre moi-même, de cette stupide idée de héros, de pouvoir me lier à des personnes dont je ne connais ni l’étendue de la maladie, ni la cause.
Contre lui, de m’avoir écrit personnellement “Ne jamais rien lâcher”… Et de n’avoir pu tenir parole.

Dans ma réalité, j’ai cette nécessité de m’entourer de nouveaux héros, de trouver des modèles.
C’est tellement difficile de rester convaincu que l’on va s’en sortir alors que chaque jour, la vie tente de nous démontrer le contraire.
A chaque annonce dans les média, dans mon entourage, à chaque décès, chaque rechute, je dois trouver les arguments qui font que je reste persuadé que ce cancer ne me tuera pas. C’est épuisant!
Bien des fois, je songe que capituler sur cette position me soulagerait la conscience, qu’un jour viendra, moi aussi je m’éteindrai de mon cancer.

Mais bien trop vite, un sentiment de trahison m’envahit. Je ne suis plus digne de mon instinct de survie, de ma volonté de vivre, je m’abandonne à la croyance populaire, aux statistiques. Je déteste encore plus cette idée que le cancer.

Cancer!
Je ne le crains plus tant, je prononce ce mot comme un autre, j’ai la sensation de mieux le maîtriser.
Je reste sur mes gardes mais qui sait, peut-être qu’un jour, je vivrai en communion avec lui, il ne représentera guère plus qu’une tache de naissance sur ma peau.
Si cela arrive, je serai le Maître ‘Jedi’ de mon corps.
Eh ben quoi, il n’y a pas de mal à rester ‘adulescent’!?

R.I.P. Laurent Fignon

Hier je parcourais, une fois encore, les couloirs de la clinique.
Tout en marchant, je songeais à cette date qui approche. Dans quelques jours, mon diagnostic aura deux ans.
Je me suis souvenu de la difficulté d’affronter ce premier anniversaire l’an dernier.
A l’inverse, hier matin, je me sentais plutôt fier. Je quittais l’infirmière qui venait d’exécuter mes prélèvements sanguins, étonnée par la prescription, elle m’a demandé si les résultats étaient bien destinés à l’unité de cancérologie.

“Oui, c’est mon bilan hebdomadaire. J’suis en chimiothérapie.
Ah bon, vous avez l’air en forme? Ca se passe bien?”

Je cache ma fatigue du jour, je souris : “Ouais, je suis en forme!”

C’est étrange. Loin de moi l’idée de fierté d’être en chimio, mais je retire une certaine satisfaction lors de cette annonce.
Comme si le fait d’étonner mon interlocuteur était une victoire.
Alors, la démarche triomphante, je rejoins les ascenseurs. Parmi tous ces médecins en blouses blanches, témoins des adversités, arbitres de ces combats souvent compliqués et déloyaux, je relève les épaules :

“hé les gars, vous ne sentez rien?
Ca sent la victoire ici! Je rêve ou c’est moi?…”

Les portes s’ouvrent, c’est mon étage, un rictus sur le visage je me fais une place vers la sortie.
Je crois qu’il n’ont rien senti mais se demandent plutôt pourquoi ce gars rit tout seul!

Les derniers jours ont été chahutés. Pleins de petits embarras du quotidien, une fuite d’eau dans la maison, un frigo tué dans la fleur de l’âge, une voiture sur le point d’être embarquée par la police… Une suite étrange d’ennuis qui m’ont pollué le quotidien.

Mais demain, je fais un trait sur tout ça!
Toute la petite famille embarque pour le Sud de la France.

Au programme de la journée, une longue route vers le soleil.
Souvenirs d’enfance, j’en déduis, j’adore ce road trip.
N’en déplaise à Jess également, mon côté prolo se réjouit déjà.
Comme un Hollandais, j’adore stationner mon véhicule à 2 mètres d’un banc en pierre, déballer mes sandwiches, mes boulettes et mes oeufs durs.
C’est con hein, mais d’années en années, je me souviens toujours des aires d’autoroute où l’on s’est reposé le temps d’avaler du saucisson.
Finalement, je ne suis pas si compliqué.
Bien que j’adore l’ambiance des aéroports, les longs vols, les villes inconnues et le dépaysement, je trouve un plaisir à refaire cette même route en famille.

Comme l’an dernier à la même époque, mon dossier médical sous le bras, je prendrai ma chimio à Sainte Maxime. Trop classe, pour un aficionado des parkings d’autoroutes.

Ah oui, au cas où… Inutile de venir dévaliser la maison, elle est sous haute surveillance, nous avons un vigile à temps plein qui occupe les lieux.

Longchamps, Haute Savoie.

Je n’ai qu’un accès limité au Wifi, alors je ne vous publierai qu’un avant-goût du montage vidéo que j’ai réalisé à Avoriaz.
J’avoue que cela me faisait un peu mal de ne pouvoir enfourcher mon vélo pour grimper ce magnifique Col.
Je l’ai donc descendu !
Les sensations étaient au rendez-vous, un pur plaisir, ça décoiffe et ça fait un bien fou.
Dès mon retour en Belgique, je promets de vous offrir l’entièreté de mon petit reportage.

Mais où sommes-nous, me direz vous?
Et bien, dans une petite station, située dans la descente du Col de la Madeleine.
Les coureurs passeront devant nous cet après-midi, et vu la vitesse qu’ils atteignent sur ces pentes, cela risque d’être impressionnant.

En résumé, je dirais que le Tour de France reste une magnifique fête du sport.
Je suis impressionné par le nombre de nationalités différentes que nous avons l’occasion de croiser. des Anglais, des Américains, des Tchèques, des Canadiens, des Australiens, des Ukrainiens, des Norvégiens… Et bien entendu, les bruyants Italiens et plus discrets Hollandais, depuis la finale de dimanche.
Certains en mobilehome, comme nous, d’autres sous tente ; et certains, comme ces Américains du Colorado, dorment dans leur voiture.
L’objectif de chacun, avoir la meilleure place au passage des coureurs.

Bon, la baguette et le saucisson m’attendent à la roulotte …

A bientôt

Voilà, c’est fait… J’ai profité de ma dernière douche chaude!
Pas que je ne vais plus me laver pendant une semaine, mais malgré la petite salle de douche équipée, le mini bulex et les panneaux solaires, voyager en mobilehome reste une forme de camping et demande une consommation d’eau parcimonieuse.

On prend possession de la “roulotte” à 13h, le temps de charger tout le matos, et hop… Direction Avoriaz.

Au programme de la semaine, Etape 8 du Tour à Morzine – Avoriaz, ensuite Saint-Jean de Maurienne et le Col de la Madelaine, Gap et Sisteron.
On va user du bitume!

Hier soir, avant de m’endormir, le stress du départ faisait son apparition. Rien à voir avec le fait d’oublier sa brosse à dent, de faire face à une panne ou autre ennui technique.
C’est plutôt la crainte d’une crise. Je viens de terminer ma chimio et je me sens fort fatigué, chaque jour des petites douleurs font leur apparition. Je dors mal, et mon activité quotidienne me met, certains soirs, sur les rotules.
Marcher en montagne, la chaleur, la difficulté de respecter mon régime alimentaire… Je souhaite pouvoir tenir le coup.

Je me retourne quelques fois sur l’oreiller, je songe aux médicaments que je ne peux pas oublier.
Antidouleurs avec force de frappe variée, anti-vomitif, digestifs, poches glacées pour douleurs ou contractures… je quitterai la Belgique avec une pharmacie complète et mon dossier médical sous le bras.
Soudain, je revis les derniers mois écoulés, mes interventions chirurgicales, mes crises, mes hospitalisations, et mes déceptions… Et dire que j’avais pris le risque de réserver ce camping-car avant toutes ces épreuves !

Partir était une vraie loterie. Mais dans quelques heures je PARS!
Quelle chance finalement ; pendant des années, devant ma télé, je me disais : “Waouw, ça doit être chouette de suivre les coureurs dans un col alpin”.

Comme un gosse, j’attendrai impatiemment en bord de montagne que le calme de la nature laisse la place aux klaxons des voitures d’équipe, aux bruits des braquets et je profiterai de la souffrance de sportifs en plein effort pour me mettre des souvenirs plein la tête.

C’est un truc que vous ne pouvez pas comprendre ?
Normal.
Pas plus tard que lundi, lors du départ du Tour à Bruxelles, le peloton nous a frôlé, Jess et moi.

C’est génial hein ? Tu ne trouves pas ça unique, cette ambiance ?”
Jess: “Heu, bof, non”
“Rrrhoooo, moi j’en ai des frissons!”

Voilà comment je compte jouer un mauvais Tour à la maladie.
Ce qui est pris, RIEN ne peut me l’enlever.

J’ai reçu cet après-midi les résultats de mes analyses sanguines hebdomadaires, elles sont bonnes.
Mes neutrophiles sont en baisses mais restent tout à fait acceptables.  Je ne rencontre dès lors plus cette chute de mes défenses immunitaires comme c’était le cas avec la chimiothérapie précédente.

Ces bons résultats signifient également que je pourrai démarrer ma deuxième cure de 14 jours dès mardi prochain.
Je m’apprête dès lors à faire un beau “pied de nez” à la maladie.  Ma chimio, je la ferai à Sainte Maxime!
Ca ferait même un peu Jet Set ça non?  Faire une chimiothérapie à la Côte d’Azur?!

Cela me conforte dans mon souhait de profiter de la moindre bribe de bonheur et de ne rien abandonner à ce fichu cancer.

Sainte Maxime

Cependant, cela reste difficile de s’accorder ces plaisirs. Comme si ma situation de malade  m’interdisait certaines joies de la vie.  J’ai fait beaucoup de projets ces derniers mois et dans chacun d’eux, je me voyais guéri : Nos prochaines vacances, les bbq au jardin, la reprise du travail, le sport…  Malheureusement, ma guérison s’annonce plus longue et je ne peux me priver de vivre.
C’est un véritable travail personnel et quotidien que de me convaincre que j’ai toujours droit à tout ça… et sans doute plus qu’avant!

Quoiqu’il en soit, demain nous serons en famille sur l’autoroute du soleil.
Ce 21 août, Emma aura 10 ans, quel super souvenir d’un soir d’été où je suis devenu papa.

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