Archive de Tag pour ‘chirurgie’.

Demain à 7h30, je serai à nouveau parqué dans le couloir des salles de chirurgie.
Couché sur mon lit, ce sera le moment de songer aux meilleures pensées pour plonger dans mon coma anesthésique.
Autour de moi, d’autres patients attendront également ce moment crucial. Certains accompagnés de leurs proches, d’autres, seuls. Je pourrai sans souci, comme la dernière fois, mesurer leur état de stress.
Sans connaître la gravité de leur intervention, je serai involontairement le témoin de leur angoisse, de leurs larmes, du dernier salut lorsqu’ils prendront congé de leur parent, mari ou épouse.

Moi, je préfère traverser ce moment seul.
Pas assez courageux, sans doute.
Pas envie de faire subir ces instants difficiles à Jess, c’est certain.

Je ne le cache pas, je suis faible psychologiquement ces derniers jours. Je sais que le moindre dysfonctionnement peut m’anéantir. Des problèmes dans la maison, une chambre pas à mon goût à la clinique, un changement de programme soudain… Un quelconque événement inattendu pouvait m’anéantir l’esprit.

Ce midi, quitter la maison fut plus pénible que prévu.
Lors de mes derniers préparatifs, mon regard naviguait inconsciemment dans tous les recoins du domicile. Je prenais conscience, petit à petit, de tout ce qui allait me manquer durant ces longues semaines.
Quitter notre chambre, passer devant celle d’Emma, où je ne pourrai plus m’arrêter pour remonter la couette sur ses épaules. Comme si j’abandonnais mes deux petites chéries, je songeais à tout ce que j’aurais pu omettre d’organiser ou d’expliquer.

Pressé d’être à la clinique, la délivrance fut mon admission à l’unité 53.
On m’annonce que ma chambre privée est confirmée et que je reçois une chambre rénovée avec douche et nouveau mobilier.
Je découvre les placards, la salle de bains, les nouvelles tablettes, l’éclairage automatique… J’ai l’impression d’être logé dans un espace de démonstration Ikea.
Peu pratique pour y installer mon nouveau sac de voyage North Face, j’enlève quelques tablettes de la penderie et y modifie la disposition.
“Never stop exploring”, dit le slogan The North Face. C’est quand même un peu ce que je fais ces derniers mois : Je m’aventure dans les dédales de la clinique, explore les salles froides hantées de chirurgiens et expérimente les traitements et interventions chirurgicales les plus exigeantes.

Je poursuis mes investigations dans ce nouveau lieu:

“Dis Jess, c’est quoi tu crois ces longs câbles avec des boules rouges?”, en tirant dessus à plusieurs reprises.
“Ce sont les mêmes dans la douche et à côté de la toilette”, et hop, je retire 2 ou 3 coups sur celui de la douche.
“Ca tient bien et en même temps, ça n’a pas l’air fait pour pouvoir s’y hisser et s’aider à se lever”

Je m’interroge encore sur l’utilité de ces machins avant de constater que tous les voyants rouges de la chambre sont allumés.
Une infirmière arrive dans les secondes qui suivent, “que se passe-t-il monsieur? Vous avez besoin d’aide?”
Un peu gêné, je comprends ma connerie, j’ai du mal à me retenir de rire…

Bref, ce soir, Je reste motivé et impatient de relever ce combat.
Je suis comme un étudiant qui sait qu’il a réussi un examen et attend avec impatience l’annonce de son carton.
“18, 19 sur 20, vivement la proclamation des points!”.

J’envie ardemment de vivre ma réussite.
D’être retapé, refaire du sport, retrouver des muscles, de l’endurance… Me dire que j’ai cartonné, que j’ai supporté une lourde opération et que je suis mieux, que mes chances de m’en sortir ont soudainement augmenté.

“Vous n’avez pas l’air stressé?”, me disait le chirurgien cet après-midi.
“Non, ça va, un peu, mais au-delà de tout, je suis super content que vous puissiez m’opérer”, sans doute aussi ma façon de mettre la pression sur les chirurgiens. Et oui, j’attends beaucoup d’eux.

Merci à tous, pour vos messages Facebook, e-mails, SMS, tweets… Je compte bien être à la hauteur de vos encouragements!

J’ai tant souhaité entrevoir des étapes précises dans mes traitements.
La chimiothérapie et tous les soins secondaires dont je me suis entouré, ça aide fortement, mais cela ne me permet pas de voir la guérison finale.
Pouvoir se débarrasser physiquement des traces de la maladie, c’est du concret.

J’ose à peine l’écrire tant les dernières prévisions ont été bouleversées, mais bon, je me lance, allons-y:

Mon intervention chirurgicale au pancréas se fera le 31 mars.

Whouuu, ça fait du bien de l’annoncer!
Et oui, en plus, à un jour près, j’aurais dû supporter la pression d’un éventuel poisson d’avril.
Vous imaginez, se faire opérer un 1er avril?
Quoi que, j’aurais pu préparer une petite blague, bien pesante, pour les infirmiers des soins intensifs :

“Je ne sens plus mes jambes, je ne peux plus les bouger, mes bras non plus !
Qu’est ce qui m’arrive? Je suis paralysé.
Mais non je rigole, poisson d’avril.”

Ou alors :

“Faut que je me lève, j’entends les bombardements. On ne peut pas rester ici, il faut se réfugier.
Rassemblez les animaux, appelez le docteur House et Horacio Caine. Je veux leur parler tout de suite…
Mais non, je ne délire pas, je vous faisais une blague, c’est le 1er avril.”

Cette fois-ci, il ne devrait pas y avoir de raison d’annuler ou postposer la chirurgie.

Pour rappel, et pour ceux qui ont du mal à suivre, l’objectif est de retirer la tumeur et la tête du pancréas ainsi que les nombreux ganglions cancéreux qui se sont logés dans mon abdomen (Whipple du pancréas).

La date approche et le stress monte.

L’intervention, bien qu’importante, ne me fait pas peur. Finalement, je dormirai et le temps passera beaucoup plus vite pour moi que pour la famille ou les amis qui attendront des nouvelles.
Je crains la convalescence qui s’annoncera longue.
Et puis le retour de ces foutus tuyaux dans le nez.
Cette fois, impossible de négocier.  Je devrai les garder 15 jours.

“Attendez-vous à une intervention lourde et pénible.
Aussi bien physiquement que moralement”,
m’annonçait le médecin.

Evidemment, avec mes questions habituelles, je faisais déjà preuve d’impatience:

” Et au niveau du sport, je pourrai reprendre quand?
Vous pensez que je pourrai partir au Tour de France durant le mois de juillet?
Dites, les sondes gastriques, je vais les garder 2 semaines ou il y a un espoir de les enlever avant?
Je pourrai me lever après combien de jours?
Pour manger normalement, ça va se passer comment? … ”

Bref, je pense que j’avais donné tous les éléments au chirurgien pour bien cibler le bonhomme.

“Vous savez, je veux éviter que vous ne déprimiez durant votre séjour à la clinique, alors imaginez-vous que ce ne sera pas simple de retrouver la forme rapidement.
L’anesthésie est importante et la revalidation demande du temps”,
a relancé le médecin.

Je le sais.
C’est étrange ce sentiment de devoir subir cette épreuve importante pour guérir.
Mais c’est ma croyance : je dois en baver, me remettre en question et avoir un projet pour ma nouvelle vie.  Sans ça, je ne m’estime pas capable de guérir.
Aujourd’hui, j’ai rassemblé toutes ces ‘conditions’.
Cela fait un an et demi que ma vie est chamboulée par les traitements, douleurs, déceptions et joies de vivre. J’ai apprivoisé la maladie et appris à comprendre le fonctionnement de mon organisme.

Je sais qu’il me reste encore des étapes cruciales, et pénibles, mais j’ai la faculté de faire un trait sur les souffrances.
Je ne les oublie pas, elles sont encrées quelque part dans mon esprit et je peux me les remémorer. Cependant, elles ne me hantent pas comme des souvenirs atroces, elles représentent des frontières traversées, les accomplissements de mes exploits personnels.

Je suis impatient pour ce nouveau combat.
Je songe déjà à mon retour à la maison (probablement fin avril) aux couleurs qu’aura repris notre jardin, aux envies de m’installer au soleil, lire un magazine, écouter de la musique, aller à la mer, boire un jus de fruit, manger un bon saucisson artisanal, me promener en tee-shirt,… Et passer ma main sur cette nouvelle cicatrice, heureux d’avoir flanqué une nouvelle déconfiture à mon ennemi.

Ok, ok, j’suis de retour.  Ou plutôt, j’suis encore là.
Vous avez été plusieurs à me faire remarquer que je n’avais plus rédigé de billet depuis quelques temps. J’avoue que je suis agréablement surpris de la fidélité de vos lectures.

Je souris encore de relire le petit message posté par Jess, au soir de mon intervention chirurgicale.
J’étais dans le gaz et il traduit pourtant si bien mon état d’esprit du moment. Je me souviens avoir ouvert les yeux et découvert Emma et Jess, assises sur le bord de mon lit.
Comme toujours, après une anesthésie, je me suis demandé qui avait eu l’idée stupide de me réveiller aussi vite. Soudain, j’ai ressenti le profond besoin de me tracasser de mon état, de mon opération, de mes ganglions.
Avec émotion, le sourire de Jess m’a livré la bonne nouvelle : Ces salopards ne sont plus enfuis derrière mon aorte.

Je n’ai ressenti aucune douleur au réveil, juste la présence de ce maudit tuyau dans la gorge.
Je n’ai d’ailleurs rien perdu de l’entêtement dont je faisais preuve étant gosse. Malgré mon état comateux, je n’ai pas lâché l’infirmière :
“A quoi ça sert ?
Ca me gène.
On m’avait dit que je n’aurais pas de tuyau !?
Mais j’vais pas vomir ! Je me sens bien.
On l’enlève quand ? Demain !?
J’ai pas envie de le garder jusque demain.
J’ai mal avec ce truc !…”

Bref, de demain matin, on est passé à ce soir vers minuit, et ensuite à :
“D’accord, je vous l’enlève, mais vous n’avez pas intérêt à être malade sinon je vais me faire engueuler”.

Hé hé, quelle scie de compét’ je peux être !

C’est clair, les jours suivants ont été moins folkloriques. Les douleurs étaient importantes et la morphine, bien que m’offrant son magnifique pouvoir de repos artificiel, me rendait fort malade. J’ai quelque peu divagué et on en rigole maintenant avec mon père, qui fut souvent à mes côtés.

Petit à petit, mes côtes me font chaque jour un peu moins souffrir et mes séances de kiné améliorent mes capacités thoraciques.

Comme dit mon médecin: “Il faut vous ménager !”.
Pourtant, rester inactif à la maison, moi, ça me fout le cafard. Soudainement, le terme “déprime post-opératoire” me résonne dans les esgourdes. Je me défends d’être déprimé. Pourtant, je ne peux pas me le cacher, le moral n’est pas au top.

J’entends autour de moi les gens profiter de leur séjour de vacances ou préparer leur prochain voyage. J’aimerais tant y avoir droit.
M’imaginer guéri me procure une joie immense. J’adore évoquer mes projets et envisager le bonheur de ces instants futurs.
Mais ces jours-ci, je voile quelque peu mon quotidien.  Que ce soient des peurs ou des broutilles, tout semble idéal pour me gâcher la journée ou trouver une raison de ne pas me sentir bien à 100%. Tristesse, mélancolie, je me déçois à me laisser démoraliser par des futilités !

Vivre avec un cancer, c’est garder dans un coin de la tête que cette maladie pourrait avoir ma peau.
Je n’en connais pas le pourcentage, mais la probabilité de s’en sortir est supérieure à zéro. Je veux, un jour, approcher les 80 ans et pouvoir dire : “Il y a quarante ans, j’ai vaincu un cancer!”.
Brandir cette fierté, représente une motivation et un espoir énorme. Je continue à y croire et mes chirurgies à venir représentent, enfin, les dernières bornes avant l’arrivée.

“Dans un an, votre cicatrice ne se verra quasi plus”, me disait l’infirmière.

“Quoi!, j’espère pas.”
Cette trace, c’est une médaille.  Il est hors de question qu’elle devienne invisible. Je veux continuer à la sentir, à la voir, à me rappeler ce que j’ai enduré pour cette empreinte.
Après les dix centimètres d’entaille sur le dos, je reste impatient de gagner ma Légion d’honneur sur l’abdomen.

Nous y sommes, je n’ai plus peur, je ne ressens plus mon angoisse.

Il me reste à me peser, contrôler ma tension, prendre une douche désinfectante et enfiler ce merveilleux petit pyjama, celui-la même qui offre une vue sur mon intimité, grâce à cette bien jolie découpe arrière indémodable.
Minutieusement, je prépare le sac plastique rouge étiqueté à mon nom, et destiné à me suivre aux soins intensifs : brosse à dents, dentifrice, pantoufles, nécessaire de toilette…

Je me suis imprégné dans mon rôle de sportif, qui est passé auprès des juges, à la pesée, au contrôle anti-dopage, et qui doit maintenant préparer ses affaires pour entrer sur le court, pénétrer dans le stade  ou grimper sur son vélo.

Ce petit rituel me permet d’imaginer mon intervention comme une discipline sportive pour laquelle j’ai subi un entrainement intensif depuis plusieurs mois. Je sais que je suis en forme, et pour éviter le stress inutile, je me concentre uniquement sur ce que je peux contrôler : ma respiration, les pensées que je souhaite emporter dans l’anesthésie, l’énergie nécessaire pour le réveil, la ténacité face à la douleur et l’audace de croire que je serai plus vite sur pied que prévu.

Pour tout le reste, je laisse le devoir aux chirurgiens de faire leur job.

Je maîtrise maintenant le placement de la péridurale, que je craignais quelque peu. J’en connais les gestes précis et elle fera partie de la préparation physique et mentale pour me lancer dans le combat.

je profite du calme de ma chambre, pressé de partir en salle d’op’ pour ce nouveau défi. L’angoisse n’est pas présente, l’impatience de me lancer dans cette première attaque domine. Je suis motivé qu’on m’arrache du corps une partie de l’adversaire.

Je pense à Jess et Emma, je les adore, et je suis pressé de les retrouver au réveil.
Je suis heureux, vraiment heureux.

C’est compliqué parfois de retrouver le courage de se battre.
Le poids de la maladie, les contraintes des traitements, la dépendance au milieu médical… tous ces facteurs pèsent sur le quotidien.

La semaine dernière, ces remous d’émotions m’ont fait perdre pied. Alors, la déception a fait place à une envie soudaine de tout plaquer. Par peur certainement, crainte de ne pas être capable de m’en sortir, de ne pas être en mesure de rassembler des facteurs Chance nécessaires, d’être maudit par les événements.

Je m’étais tellement préparé à cette intervention chirurgicale, que son annulation a été un choc profond. J’étais confiant et sûr de mon choix, mais au fond de moi, le stress était énorme.  Je me suis rendu compte de sa présence imposante après avoir raccroché le téléphone, suite à l’annonce de mon médecin.
Je me suis alors écroulé comme au début de la maladie. Toute cette pression devait sortir de mon corps, ce fut un effondrement physique pendant un peu plus d’une journée.

Se battre, devoir faire face au pire, à l’injustice, à la trouille… Et toujours devoir se relever. Parfois, cela fatigue et, soudain, j’ai eu le sentiment de ne plus en être capable.
Tous les mots et encouragements résonnent alors dans le vide. Je me sens seul, parce que la maladie, c’est à moi qu’elle s’attaque. Bien entendu, je suis admirablement soutenu, mais la conclusion est toujours identique : c’est un combat solitaire.
Au coucher, pendant la nuit, au réveil, en voiture, sur mon vélo, sous ma douche… je suis seul face à mon cancer.

Heureusement, j’ai appris que le doute me construit et me rend plus fort. J’en conclus que cette nouvelle expérience négative me permettra de gagner en combativité, que ma maladie, en me jouant des coups tordus, me permet de mieux lutter.

Ce fut facile, ces derniers mois, de rédiger mes envies de victoire, mes espoirs de guérison, mes moments de joie et de réussite. C’est beaucoup plus compliqué de décrire et partager sa peur, sa détresse et ses échecs. Ces extraits là, généralement, je les gardais pour mes textes personnels.  Mais voilà, les malades le savent, ces moments pénibles font aussi partie de la bataille et méritent d’être exprimés.

Pour les suites de mon traitement, je réunis, apparemment, les conditions me permettant de remporter une nouvelle intervention chirurgicale.
En attendant d’attaquer la tumeur du pancréas, je subirai une thoracotomie afin d’extraire les ganglions situés derrière l’aorte.
Intervention compliquée et douloureuse, selon le chirurgien. Finalement pourquoi pourrais-je faire simple !

L’opération est programmée pour le mardi 16 février, et la chirurgie du pancréas (Whipple) reste envisageable mais ultérieurement.

En espérant pouvoir garder, enfin, le planning prévu, et passer à l’offensive.

Je ne me suis jamais imaginé la difficulté de se préparer à une chirurgie aussi lourde. Mes affaires avaient été minutieusement préparées, j’étais prêt, réveillé depuis 4h30 du matin, anxieux.
Deux heures avant mon hospitalisation, je reçois un coup de fil du médecin : Mon intervention chirurgicale de demain ne se fera pas, il souhaite absolument me voir cet après-midi, “c’est long à expliquer”.

Ce matin, lors de la préparation de mon opération chirurgicale, les chirurgiens découvrent, sur des scanners plus précis, 2 ganglions, juste derrière l’aorte, inaccessibles par l’ouverture de l’abdomen, trop risqués à opérer.
Quelle saloperie! J’ai le ventre envahi de ganglions cancéreux et de métastases, et comme si ce n’était pas suffisant, il faut qu’on en trouve 2 autres juste derrière l’aorte, quasiment hors d’atteinte.

Ce coup de fil m’anéantit, tout est, à nouveau, remis en question.

Je suis en colère, j’ai perdu le moral et ce n’est pas ce soir que je le retrouverai.
Il me faut du temps, du repos et peut-être que je pourrai me relever…

Je hais ce cancer, plus que tout !


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