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2h48
Je tremble dans le canapé, j’ai des sueurs, mes jambes sont prises de spasmes proches des crampes, mes doigts, la paume des mains et des pieds me démangent, ma colonne vertébrale se tord de frissons profonds, mon corps est fatigué et j’ai envie d’hurler!
Lorsque je sombre pratiquement dans le sommeil, soudain plus moyen de rester allongé, je me lève, marche jusque dans la cuisine et rumine mon désarroi.
Je suis comme un junkie en manque de sa came!
Ma drogue à moi: cette saloperie de morphine.
Je n’en peux plus d’être sous ses effets narcoleptiques, sous les nausées et vertiges, avec cette sensation de ne plus être maître de mon corps.
Ces dernières semaines, j’ai tant abusé de la substance que par moment j’avais le sentiment que je m’éclipsais de mon esprit.
Je ne me reconnais plus, je suis déprimé, anxieux, sans envie de vivre.
Ce produit qui me soulage de mes douleurs est également en train de me ruiner le moral et de m’éteindre lentement.
Depuis hier, je tente en vain d’en diminuer les quantités mais une fois encore, cette nuit, je craque!
Il y a 5 minutes, sur le plan de travail de la cuisine, je me suis jeté sur un comprimé.
Mes doigts tremblants, j’en coupe maladroitement la moitié et le laisse fondre sur ma langue.
Alors que je sais que l’efficacité de ma dose ne sera pas rapide, je constate néanmoins mon soulagement, mon esprit est en paix, j’ai pris ma dose.
Je me sens faible et sans volonté!
Les larmes me coulent sur le visage mais je ne peux m’empêcher d’humecter mon index et ramasser les quelques poussières blanches de morphine qui marquent la pierre noire du plan de travail.
Je me hais encore plus que mon cancer.
Est-ce là l’objectif de la crasse qui m’a envahi: Créer mon autodestruction!?
La plus grosse difficulté de ce combat, réside dans le fait que ma vie est constamment mise entre parenthèses.
Que chaque nouvelle étape est une embuche de l’ennemi qui jaillit inopinément et me laisse plonger dans un traquenard.
Que ce soit une chirurgie manquée, une infection du foie ou une inflammation d’un organe, une pancréatite ou une paralysie procurée par une nouvelle douleur… Rien n’est prévisible, rien ne peut être anticipé.
Alors que je me jurais de garder le cap et ne pas plonger dans la dépression, j’ai le sentiment que ce cancer met tout en oeuvre pour déstabiliser ce pour quoi je me suis battu pendant près de 4 ans.
Oui, cela fait plusieurs semaines que mon pancréas ne fonctionne plus correctement, que je perds du poids et que mes douleurs s’accentuent… Mais bien au-delà de cette souffrance, je suis en train de perdre tout ce que j’avais gagné sur la maladie.
Je m’enfonce dans un gouffre, incapable de réagir, je manque de force, je dois abandonner des choses qui me tiennent à coeur et j’ai du mal à profiter de moments de bonheur.
Ma tête commence à s’enfoncer dans le coussin, mes oreilles se bouchent et je sens ma mâchoire s’engourdir.
Mon trip de morphine commence à procurer ses effets.
Je vais refermer mon macbook et profiter de cette image qui me revient à l’esprit:
Cet après-midi, péniblement sorti de mon état léthargique, je marche dans la rue étrangement calme et un oiseau se pose sur un câble électrique à peine 3 mètres au dessus de moi.
Il se met à chanter, nous nous arrêtons, nous regardons l’un et l’autre, puis il reprend sa vocalise.
Ce fut ma seule image positive de la journée!
Honte à moi, je voulais être un sportif, combattant irréprochable du cancer.
Je me sens comme un drogué!
Maintenir mon calendrier à jour, gérer le stock de médicaments, tenir compte des horaires de prises de substances, examens sanguins, ordonnances, effets secondaires, visites à la clinique… Je n’avais pas mesuré entièrement le soulagement que représentait l’arrêt du traitement ces sept derniers mois!
Je vivais sans me soucier des aléas de la chimiothérapie, si je me programmais une activité à 9h, pas besoin de calculer le temps nécessaire à la prise de la chimio, à la digestion, au temps imparti aux nausées et autres effets indésirables.
La vie RELAX quoi!
Bien plus que la reprise de la chimio, la gestion quotidienne de la douleur me mine le moral.
Je me goinfre d’anti-douleurs en tous genres, mon estomac ne les supporte plus et je me balade à nouveau avec des patchs de morphine sur l’omoplate.
J’ai le sentiment d’avoir fait trois pas en avant et de revenir cinq pas en arrière en l’espace de 2 mois.
C’est plus fort que moi mais je me réfère constamment a ce graphique imaginaire que représentait ma courbe de progression.
Où en étais-je l’an dernier, à la même époque?
Quels étaient mes symptômes?
Comment était ma condition physique?
…
Il y a un an, je faisais mon retour au bureau, je m’apprêtais à partir en séminaire à Prague, je reprenais ma saison vélo et mes sorties marquaient déjà entre 60 et 80 km au compteur de mon Cannondale.
La comparaison me fait mal!
Je me sens épuisé, la morphine me met dans cet état second que je déteste.
Travailler est devenu exténuant, la concentration et fatigue intellectuelle m’assomment.
Je ne me rends plus au bureau et mes 2 jours semaines se répartissent dorénavant sur des heures de travail éparses, entrecoupées de moments de repos.
Je n’ai pas envie de baisser les bras, je sers les dents car abandonner pour reprendre tout à zéro dans quelques mois serait pire.
Alors, je me trouve des échappatoires essentiels et je me remets à travailler avec mes outils thérapeutiques personnalisés.
Je continue à monter à cheval, je vis au ralenti, m’entoure de petits bonheurs et m’éveille de petites joies.
Je songe à l’arrivée du printemps et je me rends compte, à nouveau, que ces périodes difficiles facilitent toujours l’émerveillement et le retour aux plaisirs simples.
Je me programme de nouveaux objectifs et constate que ma maladie, ce fichu cancer, ouvre les portes de l’ambition, des envies et abolit les gendarmes intérieurs qui ont souvent raison de nos projets les plus fous!
De ce fait, il y a quelques semaines, nous avons pris la décision de nous lancer dans l’adoption.
Les documents sont finalisés, nous voici en bonne voie pour accueillir bientôt un nouvel hôte au sein de notre famille.
Il sera ESPAGNOL!
Teint basané, poilu, environ 75 cm au garrot, vif, rapide, saillant comme un athlète, affectueux, reconnaissant, les yeux bruns et le regard craquant.
Notre lévrier est un galgo espagnol originaire du sud de l’Espagne.
Maltraité, abandonné et ensuite recueilli par un refuge à Pedro Munoz, il fera bientôt le voyage pour nous rejoindre.
Depuis longtemps, les filles me vantaient la beauté de cette race de chien: Lévrier écossais, Saluki, etc…
J’avais petit à petit découvert les récits de ces chiens, une des plus vieilles races au monde.
D’un chien trop maigre, discret, sensible et avec peu d’intérêt, j’ai changé d’avis au fil des lectures et des caractéristiques de son comportement.
Finalement, je me suis pris de passion pour leurs compétences physiques, leur corps athlétique et fuselé, profilé comme un avion de chasse, taillé pour fendre le vent, leur résistance et leur mental à toute épreuve.
D’un animal disgracieux, il m’est devenu attrayant, noble et robuste.
Etrange mais je lui ai reconnu des traits de caractère et physiques que j’aurais aimé avoir.
Il est le triathlète que j’aurais sans doute souhaité être, le coureur de fond résistant et endurant, le charmeur au caractère déterminé pouvant se déplacer en harmonie parfaite avec une démarche de séducteur.
Je lui retrouve le physique sec du cycliste, l’ardeur et l’oeil vif du cheval.
Lorsque l’on m’a conté les malheurs des galgos espagnols, et le destin tragique auquel il sont menés, j’ai d’abord hésité à en parler à la maison.
Quelque part au fond de moi, je me doutais de la réaction de Jess et Emma.
Je savais que j’allais devoir subir un week-end chargé en insistances diverses:
“C’est horrible, il faut qu’on en sauve un,
Ces chiens méritent une famille,
Ils sont magnifiques,
Quelle torture!,
Ca ne te fait pas mal au coeur?
Et alors 2 chiens, ce n’est pas la fin du monde…
Mais oui, il s’entendra avec le chat,
Ce serait une bonne action,
On ne peut pas rester impuissants,
…”
Cette phrase de Jess m’est restée à l’esprit: “être impuissant!”
Je me suis souvenu, il y a quelques années, de l’impuissance que je ressentais lorsqu’elle souffrait des vertèbres et ne pouvait plus bouger du divan durant presque 2 mois.
Je redoutais mon retour à la maison. Je lisais sa mauvaise journée de douleurs dans son regard et je me sentais… Inutile, impuissant!
Je comprends trop bien ce sentiment que les filles doivent vivre au quotidien, me voyant sans sommeil, vautré dans le canapé, attendant que la douleur se dissipe, dans le meilleur des cas, ou me tordant de mal quand mon pancréas se révolte.
Je ne dirais pas que j’ai craqué et exprimé mon accord.
J’ai plutôt adhéré à cette idée!
Je me vois assez bien, accompagné de cet animal, l’entraîner, le muscler, lui redonner ses qualités de sportif de haut niveau, faire de lui ce que je ne peux plus être!
Waouw, je suis déjà excité de lui concocter son programme d’entraînement!
Et puis surtout, nous allons nous sentir utiles, venir en aide, à notre niveau, à notre souhait, à un être vivant.
C’est une bonne action qui devrait nous faire du bien, qui nous sera thérapeutique.
Allez gamin… Au pied, viens ici… ICI, assis, j’ai dit AAAssis…
Merde, il ne comprend pas le français ce chien!
Vous pouvez parcourir le site de l’ association “Amour de Galgos” et si vous avez le coeur bien accroché, découvrir les atrocités subies par ces animaux :
!! Attention, images susceptibles de heurter les personnes sensibles!!
it’s good to be alive, to be alive, to be alive
you see we’re born, born, born to be alive (born to be alive)
you see we’re born, born, born (born to be alive)
Aaah, Patrick Hernandez… Je me souviens de ce bon vieux clip vidéo.
Légère ambiance lumineuse, un tabouret noir et Hernandez se déhanchant de gestes brusques avec sa canne, l’air grave, pas un sourire sur le visage…
Mmmmhh, souvenir d’enfance.
C’est la chanson que je fredonne ce samedi matin dans la voiture en direction du manège.
Et oui, c’est vrai! Je ne l’avais pas encore écrit: J’ai repris l’équitation cet automne!
Après plus de 20 ans sans avoir posé mes fesses sur un canasson.
Jess m’avait bien quelques fois titillé durant ces années: “Je ne comprends pas que tu aimais tant faire du cheval et que tu ne montes plus jamais. Ca doit te manquer!”,
J’avais bien de temps à autres remis le pied à l’étrier durant les vacances; Téméraire, en Jeans et baskets sur un “cheval promène touristes”.
“Ti vas voir môssieur, j’vas ti donner le cheval di patron”, me disait le guide tunisien.
“C’est un vrai pir sang arabe, mon frère. Trrrès nerveux!”
Mwouais, en clair sa nervosité se résumait à son envie pressante de retrouver sa paillote sur la plage, il connaissait par coeur la moindre bifurcation de la balade et soupirait à chaque changement de rythme.
Merci patron!
En fait, j’avais toujours trouvé de bonnes raisons pour ne pas me remettre en selle: Manque de temps, difficulté de choisir un manège, pas envie de me sentir nul et raide, et surtout… peur d’y reprendre goût.
Loin de moi l’idée d’abandonner mes engins carbon, mais ces derniers temps mon corps ne se remettait plus de mes sorties à l’épreuve du pédalier.
Les 2 jours suivant mes kilomètres à deux roues étaient synonymes de douleurs et de récupération pénible. Le bien-être intense que m’apportait l’effort physique était grisé par la crainte de souffrir.
C’est vraiment par hasard, un mercredi matin, que je suis remonté sur ce grand hongre alezan dans un manège de Moorsel.
Les crampes et frissons dans le ventre, les gestes vacillants et le stress marqué, après une demi heure de leçon, les souvenirs et sensations étaient de retour.
Une chose était certaine: la fièvre du cavalier était revenue!
Le cyclisme c’est l’effort, l’endurance, synonyme du combat, de la lutte.
Rouler à vélo c’est difficile, cela m’épuise mais me rend plus combatif, plus résistant.
J’aime d’ailleurs écrire que je me sens fort sur mon vélo, que je n’ai pas peur du cancer, que je suis toujours positif, en lutte sur les pédales, prêt à mener tous les assauts, comme un guerrier sur son champ de bataille.
Finalement la dureté de ce sport se rapproche souvent des difficultés des traitements, de la chimio.
Durant cet automne pourtant, lutter m’a épuisé.
Rendez-vous chez le médecin, compléments alimentaires, régime, prises de sang, radios, scanners… Tout cet univers médical m’exaspérait.
Même relever des enveloppes de facturation de la clinique dans ma boite aux lettres avait le don de m’enrager.
J’en avais marre de me rendre à la pharmacie, de dépenser mon argent pour des anti-vomitifs, des anti-douleurs ou des compléments alimentaires.
J’avais le sentiment de toujours me montrer fort et sans faille, de savoir tout surmonter… Et au final, je me suis affaibli psychologiquement et physiquement.
Je faisais réellement une overdose médicale!
Sur un cheval, la sensation est différente.
Il faut ruser pour tenter d’entrer en symbiose avec sa monture, le comprendre, ne pas faire d’erreurs, ressentir ses muscles et tenter d’anticiper ses réactions.
J’adore cet instant où je sens que le cheval va faire un écart, ou je perçois la contraction d’un de ses muscles, de son encolure ou de sa croupe. Cela dure une fraction de seconde, je sais qu’il va tenter de m’échapper, de se dérober à ma main et, à mon niveau d’équitation, j’espère juste avoir le bon réflexe.
Le côté relationnel avec le cheval m’offre un apaisement exceptionnel, un sentiment de bien-être, de repos.
Dans ces moments, je ne pense pas à la maladie, je n’entrevois pas ce sentiment d’affrontement, ce besoin d’en découdre avec des cellules destructrices de mon corps.
En réalité, je vis ces moments comme une union étroite et harmonieuse avec MA vision de la guérison, associé à un perpétuel goût de “trop peu”.
Il n’y a sans doute pas de hasard à avoir retrouvé le chemin des écuries à cet instant de ma vie.
Dans cette période où j’ai besoin de me recentrer sur un avenir qui nécessitera plus que probablement de vivre en sérénité avec les aléas de mon crabe.
Une période où mon esprit a envie de se souvenir, encore plus qu’avant, que l’important c’est de vivre.
Alors oui, mon cancer fait chier et je continuerai à l’affronter.
Mais j’ai surtout envie d’abuser de cette injustice.
Tout comme les milliardaires profitent de leurs millions, je vais user des envies de vivre et des rêves que la maladie a réveillés en moi.
Après le “promène touriste”, j’entrevois très sérieusement le “cheval thérapie“.
Born To Be Alive!!!
J’aurais du mal à démentir que la maladie n’est jamais source de bonheur.
Souvent parce que je décide de m’octroyer plus qu’auparavant de bons moments et de m’évader l’esprit, certaines fois suite à l’intervention d’autrui.
Ce dimanche, c’est grâce au Challenge Télévie Allan Sport que j’ai eu l’opportunité d’une belle rencontre.
Départ tardif contrairement aux autres semaines, la bécane est lustrée et rutilante, je me pare d’un beau maillot, rendez-vous est donné à Rhode-St-Genèse.
Il est 10 heures, les fans trépignent d’impatience, soudain une belle voiture noire entre sur le parking, “The Cannibal“ Eddy Merckx est arrivé. Une sorte d’effervescence s’empare du petit parking du lieu de départ. Eddy répond aux questions, pose pour quelques clichés et prépare son matériel.
Impressionné et débordant de respect, je reste timidement à quelques mètres.
Mais bon, c’est clair, la photo avec cette légende du cyclisme, il me la faut!
Quelque minutes plus tard, avec l’aide d’organisateur et collègue attentionnés, je suis aux côtés d’Eddy. Clic, clac, c’est sur la carte mémoire.
FIER!
Et hop, nous ne sommes pas venus pour jouer les stars.
Le bruit des cales chaussures qui se clipsent dans les pédales résonnent, et les braquets, les pignons et la ‘roue libre’ commencent à produire leur petit bruit si spécifique qui berce chaque sortie vélo.
Vous savez ce petit son, proche du chant d’une cigale? Celui que vous pouvez percevoir lorsque des cyclistes bien équipés (j’entends munis de vélos haut de gamme) vous dépassent.
Une sorte de : “Cccrrrrrrrhhhhhhh”.
Lorsque je nettoie mon destrier, je termine toujours en soulevant l’engin par la selle et en faisant tourner la roue dans le vide et… J’écoute, je profite de ce son. J’adoooooore!
Bref, la rando démarre, en route pour près de 70km.
Un parcours bien dessiné et taillé pour les experts. Côtes cassantes, passages pavés, descentes sinueuses… J’aurai entendu Eddy jurer quelques fois sur le dénivelé.
Vous imaginez ce que peut représenter ce moment?
Rouler dans la roue d’Eddy Merckx pendant toute une matinée. Je l’avoue, je n’ai même pas osé le dépasser, je suis rester derrière lui. Et les quelques fois où les aléas du tracé ont fait que je me suis retrouvé quelques vélos devant lui, je me suis repositionné, avec une immense dose de respect, dans sa roue carbone.
Dans le cyclisme, on parle souvent de “patron” du peloton. Merckx, en était un, Indurain l’a été, et plus tard Armstrong.
Ce terme m’est revenu à l’esprit pendant que nous pédalions.
Eddy était accompagné de ses ex-équipiers de l’équipe Molteni. J’ai été stupéfait de constater à quel point ces anciens coureurs avaient gardé les réflexes de course de l’époque. Ils entouraient leur leader, ne le laissaient jamais seul en dernière position, se souciaient sans cesse de son état de forme et le poussaient même dans les côtes raides.
Un respect total et une fidélité sans fin.
Une toute autre mentalité que celle des sportifs pour qui leur discipline est devenue le moyen de s’expatrier dans des clubs riches, de vivre comme des millionnaires et de rouler en 4×4 de luxe (c’est vrai, je n’adore pas le foot!).
Sans doute une autre raison pour laquelle le cyclisme m’aide tant et que je découvre sans cesse dans ce sport des similitudes avec mon combat contre le cancer.
Mon équipe, elle m’entoure fidèlement, m’épargne, me pousse, m’injecte du bonheur dans l’esprit, me remonte le moral, croit en moi…
Avec tout ce que l’on fait pour m’amener au sommet et franchir une ligne d’arrivée virtuelle, synonyme de retour à la santé, j’ai perpétuellement envie d’offrir une victoire.
La journée de demain sera interminable avant mon rendez-vous à la clinique, une consultation sous haute tension.
Ce matin, sur mon vélo, derrière un champion, pas une seule pensée négative ne m’a envahi, pas une seule fois je me suis senti vulnérable. Sur mon vélo, même si mes jambes souffrent, je me sens performant, plus endurant, plus fort que le cancer.
Même quand le Cannibale m’a mangé tout cru et m’a lâché quelques kilomètres avant l’arrivée…
Il y a un an, à mon retour de périple du Tour de France en mobilehome, je me souviens avoir écrit :
“Jaloux de ne pas pouvoir souffrir d’un mal plus loyal, d’une douleur physique qu’on s’impose, et de la fierté de l’exploit réalisé, je me suis promis de revenir, revenir pour grimper et descendre à vive allure…
Si je ne suis pas capable de rouler l’an prochain, j’en aurai encore plus envie l’année suivante, et si ce n’est pas l’année suivante, je le postposerai encore un fois, toujours plus motivé.” (Retour à la réalité – 16/07/2010)
En réalité, mon voyage approche et que je suis frustré!
Déçu par ces douleurs persistantes qui s’accentuent au moindre effort physique et qui semblent bien avoir décidé de jouer les troubles fêtes.
Malgré mon endurance physique qui commençait à s’améliorer, cela fait 2 mois que je passe de séances d’acupuncture en séances d’ostéopathie et manipulations diverses.
Mes organes souffrent de plus en plus, mon dos s’est raidi par les interventions chirurgicales et les douleurs récurrentes.
Mon entrainement n’a pas pu être optimal, rattrapé par la fatigue et les cures de chimio devenues éreintantes.
Je me suis plongé dans mes exercices de méditation, mes capacités mentales à motiver mon organisme à se relever et combattre.
Que j’ai envie de les grimper ces 21 lacets du col de l’Alpe d’Huez!
Me surpasser est devenu une habitude et ne m’effraie pas, mais la souffrance qui résulte parfois de ces efforts est devenue insupportable et démotivante.
Si ce voyage n’était pas programmé, je crois que j’aurais abandonné mon deux roues pour quelques mois. Avec beaucoup de tristesse certainement.
Mais voilà, certains jours je me sens dans une telle forme, qu’il m’est possible d’enfourcher mon vélo pour avaler 80 ou 90km. Jamais, sur mes pédales, je ne me suis senti en souffrance extrême. Mal aux jambes, aux muscles, le souffle coupé mais toujours avec ce sentiment de bienfait que m’apporte le sport et le dépassement personnel.
Alors tout au long de cette semaine, j’ai préparé mon paquetage, consulté et complété ma ‘check list’, acheté le matos nécessaire. Nouveaux pneus VTT, nouveau casque plus aéré, gants plus légers, sous-vêtements techniques, huile de chaîne appropriée, barres bio pour le ravitaillement, préparation et réglages du vélo de route, nettoyage des pignons…
Je me trouve face à un choix crucial, celui d’affronter cette ascension au risque de me retrouver paralysé par la souffrance pour le reste du séjour, ou abandonner cette idée, profiter de mes journées dans la montagne et remettre ce défi à un prochain col, plus tard, l’an prochain…
Dans les deux cas, il y aura une part de déception.
Alors, en attendant, J’ai tenté d’oublier ces 2 options et je me suis focalisé sur ma préparation mentale car c’est cet aspect que je peux maîtriser en totalité.
Peut-être qu’avec un moral fort, je constaterai avec chance une amélioration physique soudaine.
Depuis deux jours, je suis balancé entre la joie de ces préparatifs et mon état qui ne s’améliore pas vraiment.
Ce matin, après une nuit rythmée par des poussées de fièvre, j’ai vraiment eu le sentiment que je ne pourrais prendre le départ des Alpes.
A la clinique, suite à des prélèvements sanguins en urgence, j’ai bien cru qu’on allait m’annoncer une inflammation sanguine et une hospitalisation. Pourtant, il semblerait que ce soit une fois de plus mon foie qui se rebiffe.
Les symptômes liés à mes crises inflammatoires hépatiques sont destructeurs. Fièvres, yeux brulants, problèmes digestifs, douleurs musculaires et articulaires.
Ma nuque est raide et douloureuse, mon dos courbaturé, mes ischios tendus, mes tendons du tibia et mes doigts de pieds me font souffrir. J’ai le sentiment de devoir déployer une énergie intense pour me déplacer, passer du salon à la cuisine m’épuise.
Autant dire que mes entrainements des derniers mois ont été réduits à néant en quelques jours!
Quel gâchis.
Je suis perdu, avec le sentiment de ne plus ‘avoir la main’ sur mon état physique.
J’ai déjà pourtant rencontré et géré à plusieurs reprises ces turbulences hépatiques mais j’ai le souvenir douloureux qu’elle m’ont toujours laissé dans un état d’abattement conséquent.
La plupart des gens me diront que l’important est de pouvoir y aller, de jouir de cette semaine de repos à la montagne.
Cette fois, je voulais plus, il s’agit de l’objectif d’une année complète, un truc que je me suis mis dans la caboche il y a juste un an.
J’ai repris l’entrainement au mois de novembre, fait face à des interruptions suite à mon état fébrile, affronté le capot d’une mercedes, roulé dans le froid… Et tout ça avec bonheur.
La maladie me fait si souvent subir des déceptions diverses que certaines sont plus difficiles à affronter.
Mon côté positif me soufflerait à l’esprit que rien n’est perdu, que le challenge s’avère encore plus séduisant.
Mon côté réaliste, me rappelle la quantité d’anti-douleurs avalés ces dernières semaines, ma fatigue, ma démotivation.
Ce soir, en regardant les interviews du Tour du France, Thomas Voeckler, maillot jaune actuel déclarait :
“Je n’aurais jamais imaginé pouvoir gardé ce maillot après cette première étape des pyrénées. Je m’attendais à le perdre mais en ayant la certitude d’avoir tout donné. L’équipe a été géniale, rouler pour et avec ce maillot donne une motivation incroyable”
Alors, ce soir, pour m’endormir paisiblement, je vais me dire que mon cancer, tous ces tracas quotidiens, ces douleurs, ces déceptions… Ce sont mon maillot jaune virtuel.
Assis dans le fauteuil, devant la télé, le Macbook sur les genoux et les écouteurs vissés sur les oreilles, je visionne le récit de Lance Armstrong.
Cette histoire que je connais par coeur et qu’il raconte, cette fois, avec humour, détachement, tout simplement comme une chronique de sa première partie de vie. Celle avant la maladie.
Conference Survivorship Panel Discussion 18/11/2010
J’imagine que chaque malade a son histoire, des souvenirs intenses, graves et pathétiques du moment du diagnostic.
J’ai les miens, présents en permanence, ils me font la douleur de remonter de temps en temps à la surface, et régulièrement les soirs où je ne trouve pas le sommeil.
Je me rappelle de mon hospitalisation aux urgences, un jeudi soir, et de ma certitude durant tout le week-end de la gravité de ce que l’on allait me dénicher.
De l’air inquiet des spécialistes, de l’attente insupportable, de cette jeune médecin, timide, à la poignée de main si molle, manquant de confiance et qui m’annonça mon cancer.
Encore aujourd’hui, je me demande pourquoi c’est elle qu’on envoya au casse-pipe.
Ne méritais-je pas mieux!?
Quelques mois plus tard, je l’ai croisée dans un couloir de l’hôpital, j’étais en chimio, j’ai voulu la saluer, elle a baissé les yeux. Souvent, il m’arrive d’imaginer que l’on m’a envoyé un second choix.
Les oncologues, peut-être trop occupés, lui auront lancé : “Bon, il est 17 heures 30, je dois aller chercher les enfants, vas-y toi. Ce gars-là attend depuis ce matin!”
Je sais, j’ai trop regardé Urgences, Grey’s Anatomy voire Dr House!
Je pourrais, sans aucun souci, me lancer dans la narration ininterrompue d’un compte-rendu clinique précis de ces 28 derniers mois. Je sais que ma mémoire ne me ferait pas défaut, que chaque détail jaillirait pour étayer l’histoire de mon cancer.
Ces moments font partie de ma vie, ils se sont imposés dans mon histoire et je crois que je n’aurai jamais envie de les oublier.
Dans une autre vidéo, Armstrong déclarait:
“Je suis guéri depuis 14 ans… Je ne pense plus au cancer chaque jour.
Aujourd’hui oui, car je vous en parle mais hier je n’y ai pas songé. Enfin peut-être que oui.
Hmmm, ouais hier j’y ai pensé aussi. Mais pas tous les jours…”
J’en ai conclu qu’il pouvait y penser sans s’en rendre compte, sans avoir peur.
A la différence d’Armstrong, je ne vis ni en rémission, ni en guérison et j’ai encore peur.
Je ne me proclame pas “survivor“, et ma guérison sera probablement de poursuivre mon chemin avec cette crasse dans le corps.
Pour beaucoup, cela peut sans doute sembler inimaginable. Mais est-il plus compliqué de gérer une menace connue ou d’avoir peur sans cesse qu’elle revienne?
Si au fond de moi je garde précieusement l’envie de guérir, ma situation me plaît. Elle m’offre un défi impressionnant.
De toute manière, je ne gagnerai plus jamais le Tour de France, alors pourquoi ne pas avoir un autre challenge de taille.
Lance Armstrong a gagné sept fois le Tour, est accusé de dopage, se défend de ces incriminations depuis près de dix ans, a créé une association très populaire… Bref, un personnage très controversé. J’oublie ça car ce qui m’importe, c’est qu’il est le plus célèbre survivant du cancer et surtout, celui qui a médiatisé la guérison.
Alors je l’envie, j’espère pouvoir un jour raconter le sourire aux lèvres et bourré d’anecdotes ce que m’a fait subir le cancer.













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