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it’s good to be alive, to be alive, to be alive

you see we’re born, born, born to be alive (born to be alive)
you see we’re born, born, born (born to be alive) 

Aaah, Patrick Hernandez… Je me souviens de ce bon vieux clip vidéo.
Légère ambiance lumineuse, un tabouret noir et Hernandez se déhanchant de gestes brusques avec sa canne, l’air grave, pas un sourire sur le visage…
Mmmmhh, souvenir d’enfance.

C’est la chanson que je fredonne ce samedi matin dans la voiture en direction du manège.
Et oui, c’est vrai! Je ne l’avais pas encore écrit:  J’ai repris l’équitation cet automne!
Après plus de 20 ans sans avoir posé mes fesses sur un canasson.

Jess m’avait bien quelques fois titillé durant ces années: “Je ne comprends pas que tu aimais tant faire du cheval et que tu ne montes plus jamais. Ca doit te manquer!”,

J’avais bien de temps à autres remis le pied à l’étrier durant les vacances; Téméraire, en Jeans et baskets sur un “cheval promène touristes”.

“Ti vas voir môssieur, j’vas ti donner le cheval di patron”, me disait le guide tunisien.
“C’est un vrai pir sang arabe, mon frère. Trrrès nerveux!”

Mwouais, en clair sa nervosité se résumait à son envie pressante de retrouver sa paillote sur la plage,  il connaissait par coeur la moindre bifurcation de la balade et soupirait à chaque changement de rythme.
Merci patron!

En fait, j’avais toujours trouvé de bonnes raisons pour ne pas me remettre en selle: Manque de temps, difficulté de choisir un manège, pas envie de me sentir nul et raide, et surtout… peur d’y reprendre goût.

Loin de moi l’idée d’abandonner mes engins carbon, mais ces derniers temps mon corps ne se remettait plus de mes sorties à l’épreuve du pédalier.
Les 2 jours suivant mes kilomètres à deux roues étaient synonymes de douleurs et de récupération pénible. Le bien-être intense que m’apportait l’effort physique était grisé par la crainte de souffrir.

C’est vraiment par hasard, un mercredi matin, que je suis remonté sur ce grand hongre alezan dans un manège de Moorsel.
Les crampes et frissons dans le ventre, les gestes vacillants et le stress marqué, après une demi heure de leçon, les souvenirs et sensations étaient de retour.
Une chose était certaine: la fièvre du cavalier était revenue!

Le cyclisme c’est l’effort, l’endurance, synonyme du combat, de la lutte.
Rouler à vélo c’est difficile, cela m’épuise mais me rend plus combatif, plus résistant.
J’aime d’ailleurs écrire que je me sens fort sur mon vélo, que je n’ai pas peur du cancer, que je suis toujours positif, en lutte sur les pédales, prêt à mener tous les assauts, comme un guerrier sur son champ de bataille.
Finalement la dureté de ce sport se rapproche souvent des difficultés des traitements, de la chimio.

Durant cet automne pourtant, lutter m’a épuisé.
Rendez-vous chez le médecin, compléments alimentaires, régime, prises de sang, radios, scanners… Tout cet univers médical m’exaspérait.
Même relever des enveloppes de facturation de la clinique dans ma boite aux lettres avait le don de m’enrager.
J’en avais marre de me rendre à la pharmacie, de dépenser mon argent pour des anti-vomitifs, des anti-douleurs ou des compléments alimentaires.
J’avais le sentiment de toujours me montrer fort et sans faille, de savoir tout surmonter… Et au final, je me suis affaibli psychologiquement et physiquement.

Je faisais réellement une overdose médicale!

Sur un cheval, la sensation est différente.
Il faut ruser pour tenter d’entrer en symbiose avec sa monture, le comprendre, ne pas faire d’erreurs, ressentir ses muscles et tenter d’anticiper ses réactions.
J’adore cet instant où je sens que le cheval va faire un écart, ou je perçois la contraction d’un de ses muscles, de son encolure ou de sa croupe. Cela dure une fraction de seconde, je sais qu’il va tenter de m’échapper, de se dérober à ma main et, à mon niveau d’équitation, j’espère juste avoir le bon réflexe.

Le côté relationnel avec le cheval m’offre un apaisement exceptionnel, un sentiment de bien-être, de repos.
Dans ces moments, je ne pense pas à la maladie, je n’entrevois pas ce sentiment d’affrontement, ce besoin d’en découdre avec des cellules destructrices de mon corps.
En réalité, je vis ces moments comme une union étroite et harmonieuse avec MA vision de la guérison, associé à un perpétuel goût de “trop peu”.

Il n’y a sans doute pas de hasard à avoir retrouvé le chemin des écuries à cet instant de ma vie.
Dans cette période où j’ai besoin de me recentrer sur un avenir qui nécessitera plus que probablement de vivre en sérénité avec les aléas de mon crabe.
Une période où mon esprit a envie de se souvenir, encore plus qu’avant, que l’important c’est de vivre.

Alors oui, mon cancer fait chier et je continuerai à l’affronter.
Mais j’ai surtout envie d’abuser de cette injustice.
Tout comme les milliardaires profitent de leurs millions, je vais user des envies de vivre et des rêves que la maladie a réveillés en moi.

Après le “promène touriste”,  j’entrevois très sérieusement le cheval thérapie.

Born To Be Alive!!!

J’aurais du mal à démentir que la maladie n’est jamais source de bonheur.
Souvent parce que je décide de m’octroyer plus qu’auparavant de bons moments et de m’évader l’esprit, certaines fois suite à l’intervention d’autrui.

Ce dimanche, c’est grâce au Challenge Télévie Allan Sport que j’ai eu l’opportunité d’une belle rencontre.

Départ tardif contrairement aux autres semaines, la bécane est lustrée et rutilante, je me pare d’un beau maillot, rendez-vous est donné à Rhode-St-Genèse.
Il est 10 heures, les fans trépignent d’impatience, soudain une belle voiture noire entre sur le parking, The Cannibal Eddy Merckx est arrivé. Une sorte d’effervescence s’empare du petit parking du lieu de départ. Eddy répond aux questions, pose pour quelques clichés et prépare son matériel.
Impressionné et débordant de respect, je reste timidement à quelques mètres.
Mais bon, c’est clair, la photo avec cette légende du cyclisme, il me la faut!

Quelque minutes plus tard, avec l’aide d’organisateur et collègue attentionnés, je suis aux côtés d’Eddy. Clic, clac, c’est sur la carte mémoire.
FIER!

Et hop, nous ne sommes pas venus pour jouer les stars.
Le bruit des cales chaussures qui se clipsent dans les pédales résonnent, et les braquets, les pignons et la ‘roue libre’ commencent à produire leur petit bruit si spécifique qui berce chaque sortie vélo.

Vous savez ce petit son, proche du chant d’une cigale? Celui que vous pouvez percevoir lorsque des cyclistes bien équipés (j’entends munis de vélos haut de gamme) vous dépassent.
Une sorte de : “Cccrrrrrrrhhhhhhh”.

Lorsque je nettoie mon destrier, je termine toujours en soulevant l’engin par la selle et en faisant tourner la roue dans le vide et… J’écoute, je profite de ce son. J’adoooooore!

Bref, la rando démarre, en route pour près de 70km.
Un parcours bien dessiné et taillé pour les experts. Côtes cassantes, passages pavés, descentes sinueuses… J’aurai entendu Eddy jurer quelques fois sur le dénivelé.

Vous imaginez ce que peut représenter ce moment?
Rouler dans la roue d’Eddy Merckx pendant toute une matinée.  Je l’avoue, je n’ai même pas osé le dépasser, je suis rester derrière lui. Et les quelques fois où les aléas du tracé ont fait que je me suis retrouvé quelques vélos devant lui, je me suis repositionné, avec une immense dose de respect, dans sa roue carbone.

Dans le cyclisme, on parle souvent de “patron” du peloton. Merckx, en était un, Indurain l’a été, et plus tard Armstrong.
Ce terme m’est revenu à l’esprit pendant que nous pédalions.
Eddy était accompagné de ses ex-équipiers de l’équipe Molteni. J’ai été stupéfait de constater à quel point ces anciens coureurs avaient gardé les réflexes de course de l’époque. Ils entouraient leur leader, ne le laissaient jamais seul en dernière position, se souciaient sans cesse de son état de forme et le poussaient même dans les côtes raides.
Un respect total et une fidélité sans fin.

Une toute autre mentalité que celle des sportifs pour qui leur discipline est devenue le moyen de s’expatrier dans des clubs riches, de vivre comme des millionnaires et de rouler en 4×4 de luxe (c’est vrai, je n’adore pas le foot!).

Sans doute une autre raison pour laquelle le cyclisme m’aide tant et que je découvre sans cesse dans ce sport des similitudes avec mon combat contre le cancer.
Mon équipe, elle m’entoure fidèlement, m’épargne, me pousse, m’injecte du bonheur dans l’esprit, me remonte le moral, croit en moi…
Avec tout ce que l’on fait pour m’amener au sommet et franchir une ligne d’arrivée virtuelle, synonyme de retour à la santé, j’ai perpétuellement envie d’offrir une victoire.

La journée de demain sera interminable avant mon rendez-vous à la clinique, une consultation sous haute tension.

Ce matin, sur mon vélo, derrière un champion, pas une seule pensée négative ne m’a envahi, pas une seule fois je me suis senti vulnérable. Sur mon vélo, même si mes jambes souffrent, je me sens performant, plus endurant, plus fort que le cancer.

Même quand le Cannibale m’a mangé tout cru et m’a lâché quelques kilomètres avant l’arrivée…

Il y a un an, à mon retour de périple du Tour de France en mobilehome, je me souviens avoir écrit :

“Jaloux de ne pas pouvoir souffrir d’un mal plus loyal, d’une douleur physique qu’on s’impose, et de la fierté de l’exploit réalisé, je me suis promis de revenir, revenir pour grimper et descendre à vive allure…

Si je ne suis pas capable de rouler l’an prochain, j’en aurai encore plus envie l’année suivante, et si ce n’est pas l’année suivante, je le postposerai encore un fois, toujours plus motivé.” (Retour à la réalité – 16/07/2010)

En réalité, mon voyage approche et que je suis frustré!
Déçu par ces douleurs persistantes qui s’accentuent au moindre effort physique et qui semblent bien avoir décidé de jouer les troubles fêtes.

Malgré mon endurance physique qui commençait à s’améliorer, cela fait 2 mois que je passe de séances d’acupuncture en séances d’ostéopathie et manipulations diverses.
Mes organes souffrent de plus en plus, mon dos s’est raidi par les interventions chirurgicales et les douleurs récurrentes.
Mon entrainement n’a pas pu être optimal, rattrapé par la fatigue et les cures de chimio devenues éreintantes.

Je me suis plongé dans mes exercices de méditation, mes capacités mentales à motiver mon organisme à se relever et combattre.

Que j’ai envie de les grimper ces 21 lacets du col de l’Alpe d’Huez!

Me surpasser est devenu une habitude et ne m’effraie pas, mais la souffrance qui résulte parfois de ces efforts est devenue insupportable et démotivante.
Si ce voyage n’était pas programmé, je crois que j’aurais abandonné mon deux roues pour quelques mois. Avec beaucoup de tristesse certainement.

Mais voilà, certains jours je me sens dans une telle forme, qu’il m’est possible d’enfourcher mon vélo pour avaler 80 ou 90km. Jamais, sur mes pédales, je ne me suis senti en souffrance extrême. Mal aux jambes, aux muscles, le souffle coupé mais toujours avec ce sentiment de bienfait que m’apporte le sport et le dépassement personnel.

Alors tout au long de cette semaine, j’ai préparé mon paquetage, consulté et complété ma ‘check list’, acheté le matos nécessaire. Nouveaux pneus VTT, nouveau casque plus aéré, gants plus légers, sous-vêtements techniques, huile de chaîne appropriée, barres bio pour le ravitaillement, préparation et réglages du vélo de route, nettoyage des pignons…

Je me trouve face à un choix crucial, celui d’affronter cette ascension au risque de me retrouver paralysé par la souffrance pour le reste du séjour, ou abandonner cette idée, profiter de mes journées dans la montagne et remettre ce défi à un prochain col, plus tard, l’an prochain…

Dans les deux cas, il y aura une part de déception.

Alors, en attendant, J’ai tenté d’oublier ces 2 options et je me suis focalisé sur ma préparation mentale car c’est cet aspect que je peux maîtriser en totalité.
Peut-être qu’avec un moral fort, je constaterai avec chance une amélioration physique soudaine.

Depuis deux jours, je suis balancé entre la joie de ces préparatifs et mon état qui ne s’améliore pas vraiment.
Ce matin, après une nuit rythmée par des poussées de fièvre, j’ai vraiment eu le sentiment que je ne pourrais prendre le départ des Alpes.
A la clinique, suite à des prélèvements sanguins en urgence, j’ai bien cru qu’on allait m’annoncer une inflammation sanguine et une hospitalisation. Pourtant, il semblerait que ce soit une fois de plus mon foie qui se rebiffe.

Les symptômes liés à mes crises inflammatoires hépatiques sont destructeurs. Fièvres, yeux brulants, problèmes digestifs, douleurs musculaires et articulaires.
Ma nuque est raide et douloureuse, mon dos courbaturé, mes ischios tendus, mes tendons du tibia et mes doigts de pieds me font souffrir. J’ai le sentiment de devoir déployer une énergie intense pour me déplacer, passer du salon à la cuisine m’épuise.

Autant dire que mes entrainements des derniers mois ont été réduits à néant en quelques jours!
Quel gâchis.

Je suis perdu, avec le sentiment de ne plus ‘avoir la main’ sur mon état physique.
J’ai déjà pourtant rencontré et géré à plusieurs reprises ces turbulences hépatiques mais j’ai le souvenir douloureux qu’elle m’ont toujours laissé dans un état d’abattement conséquent.

La plupart des gens me diront que l’important est de pouvoir y aller, de jouir de cette semaine de repos à la montagne.
Cette fois, je voulais plus, il s’agit de l’objectif d’une année complète, un truc que je me suis mis dans la caboche il y a juste un an.
J’ai repris l’entrainement au mois de novembre, fait face à des interruptions suite à mon état fébrile, affronté le capot d’une mercedes, roulé dans le froid… Et tout ça avec bonheur.

La maladie me fait si souvent subir des déceptions diverses que certaines sont plus difficiles à affronter.

Mon côté positif me soufflerait à l’esprit que rien n’est perdu, que le challenge s’avère encore plus séduisant.
Mon côté réaliste, me rappelle la quantité d’anti-douleurs avalés ces dernières semaines, ma fatigue, ma démotivation.

Ce soir, en regardant les interviews du Tour du France, Thomas Voeckler, maillot jaune actuel déclarait :

“Je n’aurais jamais imaginé pouvoir gardé ce maillot après cette première étape des pyrénées. Je m’attendais à le perdre mais en ayant la certitude d’avoir tout donné. L’équipe a été géniale, rouler pour et avec ce maillot donne une motivation incroyable”

Alors, ce soir, pour m’endormir paisiblement, je vais me dire que mon cancer, tous ces tracas quotidiens, ces douleurs, ces déceptions… Ce sont mon maillot jaune virtuel.

Les Alpes 2011

Assis dans le fauteuil, devant la télé, le Macbook sur les genoux et les écouteurs vissés sur les oreilles, je visionne le récit de Lance Armstrong.
Cette histoire que je connais par coeur et qu’il raconte, cette fois, avec humour, détachement, tout simplement comme une chronique de sa première partie de vie. Celle avant la maladie.


Conference Survivorship Panel Discussion 18/11/2010

J’imagine que chaque malade a son histoire, des souvenirs intenses, graves et pathétiques du moment du diagnostic.
J’ai les miens, présents en permanence, ils me font la douleur de remonter de temps en temps à la surface, et régulièrement les soirs où je ne trouve pas le sommeil.

Je me rappelle de mon hospitalisation aux urgences, un jeudi soir, et de ma certitude durant tout le week-end de la gravité de ce que l’on allait me dénicher.
De l’air inquiet des spécialistes, de l’attente insupportable, de cette jeune médecin, timide, à la poignée de main si molle, manquant de confiance et qui m’annonça mon cancer.
Encore aujourd’hui, je me demande pourquoi c’est elle qu’on envoya au casse-pipe.
Ne méritais-je pas mieux!?
Quelques mois plus tard, je l’ai croisée dans un couloir de l’hôpital, j’étais en chimio, j’ai voulu la saluer, elle a baissé les yeux. Souvent, il m’arrive d’imaginer que l’on m’a envoyé un second choix.
Les oncologues, peut-être trop occupés, lui auront lancé : “Bon, il est 17 heures 30, je dois aller chercher les enfants, vas-y toi. Ce gars-là attend depuis ce matin!”

Je sais, j’ai trop regardé Urgences, Grey’s Anatomy voire Dr House!

Je pourrais, sans aucun souci, me lancer dans la narration ininterrompue d’un compte-rendu clinique précis de ces 28 derniers mois. Je sais que ma mémoire ne me ferait pas défaut, que chaque détail jaillirait pour étayer l’histoire de mon cancer.
Ces moments font partie de ma vie, ils se sont imposés dans mon histoire et je crois que je n’aurai jamais envie de les oublier.

Dans une autre vidéo, Armstrong déclarait:

“Je suis guéri depuis 14 ans… Je ne pense plus au cancer chaque jour.
Aujourd’hui oui, car je vous en parle mais hier je n’y ai pas songé. Enfin peut-être que oui.
Hmmm, ouais hier j’y ai pensé aussi. Mais pas tous les jours…”

J’en ai conclu qu’il pouvait y penser sans s’en rendre compte, sans avoir peur.

A la différence d’Armstrong, je ne vis ni en rémission, ni en guérison et j’ai encore peur.
Je ne me proclame pas survivor, et ma guérison sera probablement de poursuivre mon chemin avec cette crasse dans le corps.
Pour beaucoup, cela peut sans doute sembler inimaginable. Mais est-il plus compliqué de gérer une menace connue ou d’avoir peur sans cesse qu’elle revienne?
Si au fond de moi je garde précieusement l’envie de guérir, ma situation me plaît. Elle m’offre un défi impressionnant.
De toute manière, je ne gagnerai plus jamais le Tour de France, alors pourquoi ne pas avoir un autre challenge de taille.

Lance Armstrong a gagné sept fois le Tour, est accusé de dopage, se défend de ces incriminations depuis près de dix ans, a créé une association très populaire… Bref, un personnage très controversé. J’oublie ça car  ce qui m’importe, c’est qu’il est le plus célèbre survivant du cancer et surtout, celui qui a médiatisé la guérison.

Alors je l’envie, j’espère pouvoir un jour raconter le sourire aux lèvres et bourré d’anecdotes ce que m’a fait subir le cancer.

Dernier post: Le 11 octobre… Et bien, j’avoue que j’ai été un peu paresseux pour écrire.

Ce matin, j’ouvre le dictionnaire.
A, B, b,b,b,o,o,o,… BONUS!

“Bonus: Ce qui vient en plus ou en mieux dans un montant, un résultat ; supplément, amélioration. Avantage qui s’ajoute à un résultat ou qui aide à l’obtenir.”

Ces dernières semaines, et à l’approche de mes bilans médicaux, j’aime me répéter ce mot.
Ce mot fait fuir mon stress, il me met de bonne humeur, il a un parfum de victoire!

Il y a quelques jours, je lisais cette phrase :

“Qui aurait cru que je puisse à la fois éprouver des joies inégalées et avoir un cancer? Qui aurait cru cela possibe?”

Cette lecture m’a rassuré, m’a conforté dans les sentiments que je vis quotidiennement, m’a enlevé cette crainte de capitaliser sur la maladie.

Régulièrement, lorsque j’évoque ma joie de vivre, ou annonce que je suis heureux, un peu gêné, mon interlocuteur me réplique:
“Oui, mais tu ne mérites pas cette maladie.
Oui, mais c’est pénible ce que tu vis.
Oui, mais ce que tu endures…”

Oui, mais… Et si ce combat et cette souffrance physique et mentale me permettaient dorénavant d’être qui je suis?

Carl Gustave Jung a écrit : “La maladie est l’effort que fait la nature pour me guérir”.

La maladie a fait tomber toutes les barrières qui, souvent, me gardaient de me lancer vers le bonheur. Le bonheur simple, celui à côté duquel on passe parfois en se disant “J’aurai le temps plus tard”.
Pour guérir, il m’est tellement primordial d’extérioriser que, finalement, on ne peut plus se cacher à soi-même. Alors, souvent, je suis surpris des trouvailles qui me rendent heureux.

L’an dernier, sur un coup de tête, j’ai décidé de me lancer dans le montage de vélo “fixie“. J’ai récupéré 3 vieilles bécanes, désossé l’une d’entre-elles. Je suis ensuite rentré à la clinique, le printemps est arrivé… Les deux roues traînent toujours dans le garage de ma mère!

Inconsciemment, je me suis jeté sur une envie du moment, j’ai vécu mon truc, pas de regret, j’y reviendrai plus tard.

Ce qui me fait un bien fou, c’est de me prendre par surprise.
Certains d’entre vous auront déjà eu ce sentiment: Une soirée entre amis à l’improviste, un resto au pied levé, une activité inattendue. Le truc où on se dit après coup: “On avait rien prévu et c’était vraiment chouette”.
Le “non programmé” offre alors une dimension de satisfaction supplémentaire.

C’est ça ma vie, l’imprévu, rien que du BONUS, chaque jour est une victoire.

C’est vrai que ce fichu “imprévu” me réserve parfois de mauvaises surprises.
Une nuit de douleurs, une visite aux urgences, quelques jours avachi dans le canapé, des fièvres, des problèmes digestifs…
Mais au final, quand je me retape, que je remonte sur mon vélo, retourne au sport, attrape un fou rire, mange un bon repas… J’oublie, et je deviens plus fort.

Je ne suis pas en train d’écrire que je vis bien mon cancer, personne n’a envie de garder ce crabe dans son corps.
Je dirais plutôt que je vis avec mon cancer.
Au final, nous sommes tous mortels. En ce qui me concerne, les événements m’ont fait prendre conscience de la mort.
Mais nous vivons tous avec un couperet au-dessus de la tête : AVC, accident de la route… Oui, d’accord, pour l’instant mon couperet est sans doute mieux aiguisé!

Le cancer a donné un sens à ma vie, je tente  alors de trouver le meilleur chemin pour vivre sereinement, je tente de créer MA formule de guérison.

J’ai envie de visiter New York, faire une rando boueuse en VTT, reprendre un boulot, faire un marathon de spinning, revoir ‘Les petits mouchoirs’, partir en Californie, louer ce super chalet de montagne à 21.000 euros/semaine, faire le Ragbrai en Iowa, partir pêcher à la mouche dans un vallée somptueuse, monter à cheval…

Tous ces projets, réalisables ou non, sont mes bonus, ceux-là mêmes qui me font rêver et sont indispensables au résultat visé: Guérir de ce fichu cancer!

Voilà, ce dimanche, il pleut tout autant que les jours derniers, impossible de sortir sans être trempé, je suis à la maison, je vais préparer le potage, vider le lave-vaisselle, prendre une bonne douche, encore un peu râler sur le climat… Je suis HEUREUX!

Aucune idée de l’heure mais je me réveille sous le parasol au bord de la piscine à la suite d’une sieste imposée par ma cure de chimio.
Ce sommeil assommant me laisse quelque peu nauséeux et sans repères.
Au bout de la piscine à débordement, le palmier du jardin et la vue sur la vallée me plongent dans l’année écoulée, le retour d’Emma à l’école, mes envies d’affronter de nouveaux défis et de revenir ici, à Sainte Maxime, encore un peu plus en forme.

Comme l’an dernier, je me plais à ingurgiter mes substances chimiques à la Côte d’Azur.
Je conçois cela comme une avancée moderne dans mes traitements, continuer à me soigner sans laisser la maladie me priver du bonheur des vacances.
Cet endroit me plait, il me fait du bien, me ressource, me renforce pour plusieurs semaines. On se repose, on rigole, on prend le temps de vivre, vivre de choses simples.
Je me dirige vers la cuisine pour quelques minutes, pour couper des radis, des oignons, saler et poivrer le fromage blanc étalé sur ma baguette et je retrouve ma place au bord de la piscine bleue pour déguster mon en-cas de 16 heures.

Une journée comme les autres 14 jours passés dans le sud de la France, au seul détail près que j’allumerai la télévision en début de soirée.
J’aurais pu tomber sur une série en cours, un entracte publicitaire, mais à la place, la mine sérieuse de Michel Denisot annonce :

“Ce soir, un grand sportif nous a quitté, Laurent Fignon est mort”.

Je suis resté abattu, figé dans le canapé, la télécommande en direction de la télé, comme si je pouvais, d’un instant à l’autre, éteindre l’écran et ignorer cette mauvaise nouvelle.

Il y a un an à peine, dans ce même endroit, je terminais, passionné, la lecture de son livre.
Je parcourais sa carrière et découvrais l’homme qui se cachait derrière ce célèbre cycliste lunatique. Quelques mois auparavant, Fignon avait annoncé son cancer lors d’une émission télévisée.
Toute de suite, je m’étais identifié au courage dont il faisait preuve et j’admirais la manière dont il avait décidé d’affronter la maladie.

“Je n’ai pas peur de mourir, mais je n’en ai pas envie, pas maintenant, cela me semble trop tôt”, disait-il.

Il ne m’en fallait pas plus, j’en faisais mon nouveau héros, je m’imaginais, son coéquipier, son compagnon d’échappée.
Nous étions dans la même galère, nous ne nous connaissions pas, mais j’ai senti le besoin de me lier à son destin. Je le sentais invulnérable, tenace, vaillant. Il représentait toute l’audace que je voulais contenir.

Ce soir du 31 août, je perdais un proche.
Je suis apparu en colère:
Contre moi-même, de cette stupide idée de héros, de pouvoir me lier à des personnes dont je ne connais ni l’étendue de la maladie, ni la cause.
Contre lui, de m’avoir écrit personnellement “Ne jamais rien lâcher”… Et de n’avoir pu tenir parole.

Dans ma réalité, j’ai cette nécessité de m’entourer de nouveaux héros, de trouver des modèles.
C’est tellement difficile de rester convaincu que l’on va s’en sortir alors que chaque jour, la vie tente de nous démontrer le contraire.
A chaque annonce dans les média, dans mon entourage, à chaque décès, chaque rechute, je dois trouver les arguments qui font que je reste persuadé que ce cancer ne me tuera pas. C’est épuisant!
Bien des fois, je songe que capituler sur cette position me soulagerait la conscience, qu’un jour viendra, moi aussi je m’éteindrai de mon cancer.

Mais bien trop vite, un sentiment de trahison m’envahit. Je ne suis plus digne de mon instinct de survie, de ma volonté de vivre, je m’abandonne à la croyance populaire, aux statistiques. Je déteste encore plus cette idée que le cancer.

Cancer!
Je ne le crains plus tant, je prononce ce mot comme un autre, j’ai la sensation de mieux le maîtriser.
Je reste sur mes gardes mais qui sait, peut-être qu’un jour, je vivrai en communion avec lui, il ne représentera guère plus qu’une tache de naissance sur ma peau.
Si cela arrive, je serai le Maître ‘Jedi’ de mon corps.
Eh ben quoi, il n’y a pas de mal à rester ‘adulescent’!?

R.I.P. Laurent Fignon

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