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J’aurais du mal à démentir que la maladie n’est jamais source de bonheur.
Souvent parce que je décide de m’octroyer plus qu’auparavant de bons moments et de m’évader l’esprit, certaines fois suite à l’intervention d’autrui.
Ce dimanche, c’est grâce au Challenge Télévie Allan Sport que j’ai eu l’opportunité d’une belle rencontre.
Départ tardif contrairement aux autres semaines, la bécane est lustrée et rutilante, je me pare d’un beau maillot, rendez-vous est donné à Rhode-St-Genèse.
Il est 10 heures, les fans trépignent d’impatience, soudain une belle voiture noire entre sur le parking, “The Cannibal“ Eddy Merckx est arrivé. Une sorte d’effervescence s’empare du petit parking du lieu de départ. Eddy répond aux questions, pose pour quelques clichés et prépare son matériel.
Impressionné et débordant de respect, je reste timidement à quelques mètres.
Mais bon, c’est clair, la photo avec cette légende du cyclisme, il me la faut!
Quelque minutes plus tard, avec l’aide d’organisateur et collègue attentionnés, je suis aux côtés d’Eddy. Clic, clac, c’est sur la carte mémoire.
FIER!
Et hop, nous ne sommes pas venus pour jouer les stars.
Le bruit des cales chaussures qui se clipsent dans les pédales résonnent, et les braquets, les pignons et la ‘roue libre’ commencent à produire leur petit bruit si spécifique qui berce chaque sortie vélo.
Vous savez ce petit son, proche du chant d’une cigale? Celui que vous pouvez percevoir lorsque des cyclistes bien équipés (j’entends munis de vélos haut de gamme) vous dépassent.
Une sorte de : “Cccrrrrrrrhhhhhhh”.
Lorsque je nettoie mon destrier, je termine toujours en soulevant l’engin par la selle et en faisant tourner la roue dans le vide et… J’écoute, je profite de ce son. J’adoooooore!
Bref, la rando démarre, en route pour près de 70km.
Un parcours bien dessiné et taillé pour les experts. Côtes cassantes, passages pavés, descentes sinueuses… J’aurai entendu Eddy jurer quelques fois sur le dénivelé.
Vous imaginez ce que peut représenter ce moment?
Rouler dans la roue d’Eddy Merckx pendant toute une matinée. Je l’avoue, je n’ai même pas osé le dépasser, je suis rester derrière lui. Et les quelques fois où les aléas du tracé ont fait que je me suis retrouvé quelques vélos devant lui, je me suis repositionné, avec une immense dose de respect, dans sa roue carbone.
Dans le cyclisme, on parle souvent de “patron” du peloton. Merckx, en était un, Indurain l’a été, et plus tard Armstrong.
Ce terme m’est revenu à l’esprit pendant que nous pédalions.
Eddy était accompagné de ses ex-équipiers de l’équipe Molteni. J’ai été stupéfait de constater à quel point ces anciens coureurs avaient gardé les réflexes de course de l’époque. Ils entouraient leur leader, ne le laissaient jamais seul en dernière position, se souciaient sans cesse de son état de forme et le poussaient même dans les côtes raides.
Un respect total et une fidélité sans fin.
Une toute autre mentalité que celle des sportifs pour qui leur discipline est devenue le moyen de s’expatrier dans des clubs riches, de vivre comme des millionnaires et de rouler en 4×4 de luxe (c’est vrai, je n’adore pas le foot!).
Sans doute une autre raison pour laquelle le cyclisme m’aide tant et que je découvre sans cesse dans ce sport des similitudes avec mon combat contre le cancer.
Mon équipe, elle m’entoure fidèlement, m’épargne, me pousse, m’injecte du bonheur dans l’esprit, me remonte le moral, croit en moi…
Avec tout ce que l’on fait pour m’amener au sommet et franchir une ligne d’arrivée virtuelle, synonyme de retour à la santé, j’ai perpétuellement envie d’offrir une victoire.
La journée de demain sera interminable avant mon rendez-vous à la clinique, une consultation sous haute tension.
Ce matin, sur mon vélo, derrière un champion, pas une seule pensée négative ne m’a envahi, pas une seule fois je me suis senti vulnérable. Sur mon vélo, même si mes jambes souffrent, je me sens performant, plus endurant, plus fort que le cancer.
Même quand le Cannibale m’a mangé tout cru et m’a lâché quelques kilomètres avant l’arrivée…
Plus d’un mois sans publication. Pas très sérieux!
Je ne suis pourtant pas resté inactif et les pages de mon journal électronique se sont remplies.
Je crois tout simplement que j’aimais la belle petite « gueule » de mon blog avec mon dernier post sur l’ascension de l’Alpe d’Huez : « Magic mountain ».
Il offrait une sorte d’aboutissement, un accomplissement ultime comme les dernières pages d’un roman qui se referme. Cela me plaisait de laisser ce repos contemplatif au capdelavie.com
Ce petit séjour sur les traces du Tour de France dans les Alpes fut un régal. On se rend souvent compte des bénéfices d’un séjour quand celui-ci est passé trop vite. Ce fut le cas.
Mes petits soucis de santé avant le départ et le couac de fin de séjour n’auront en rien terni ces bons moments.
Je culpabilise parfois de trainer avec moi les douleurs et incertitudes de mon état physique, qui représentent un lourd tribut à porter pour mes proches.
Je me rends compte dès lors que ces petits pèlerinages à la montagne sont bénéfiques pour nous trois.
Je me suis séparé de ma petite famille pour quelques jours et elles en ont profité de leur côté, lors d’un City Trip dans une ville plus branchée et ensoleillée.
Il est vrai que voyager avec moi signifie trop souvent se coucher en souhaitant que ma nuit ne soit pas écourtée par une crise quelconque ou se demander chaque matin si mon état me permettra de mener les activités prévues. Pas aisé à maîtriser !
La fin du mois d’août et des vacances scolaires auront été baignées par le soleil de Sainte Maxime. J’adore me retrouver dans cette petite maison du Sud.
Ne rien faire me ressource. Ouvrir les volets grinçants chaque matin, vivre au ralenti, profiter des couleurs du paysage, du bleu de la piscine, enfourcher le scooter pour acheter la baguette du p’tit dej et sentir ce vent chaud du bord de mer sur mon visage… Chaque petit détail de cette vie de la Côte d’Azur représente une béatitude et une quiétude profondes.
Néanmoins j’ai peiné à évacuer le stress. Mon épuisement physique et mental de cette fin d’été en était sans doute la cause.
Trop de questions sur mon sort médical sont en suspend, et la fatigue intense accumulée me donne le sentiment d’être inapte à mener une vie normale mixant la famille, le sport, les sorties diverses et la reprise du travail.
L’inactivité de ce début de séjour leur aura probablement offert l’opportunité de ressurgir.
Le programme de ce matin est pénible.
Le cathéter dans le bras, je patiente dans la salle du service de médecine nucléaire. Quatre fauteuils, deux tables, une grosse pile de magazines dont les pages froissées témoignent du nombre de feuilletages importants déjà subis.
Pourtant si je choisis de chauffer les touches de mon clavier, la majorité des patients restent immobiles, les yeux dans le vide, sans lire, juste à contempler le mur.
Jamais fort bavards, je tente souvent de deviner la raison de leur présence. J’imagine que les Pet Scans ne sont pas uniquement destinés aux cancéreux ?!
Cependant, ce matin, mon voisin de ‘patience’ est trahi par son bracelet de clinique. Ce petit bracelet blanc en papier sur lequel je découvre l’inscription U83.
L’Unité 83 de la clinique, celle où je suivais mes chimios.
Grand, mince, très maigre même … J’imagine son calvaire.
En face de moi, une dame âgée vient de s’installer, elle souffle sans arrêt malgré ses plongeons fréquents dans le sommeil. Elle semble épuisée.
L’infirmière lui demande une fois encore de boire de l’eau.
-Soupir profond-, elle semble trouver cette mission impossible.
Comme à chaque fois, de mon côté, j’ai bu le double de ce qui est conseillé. Mon petit exploit personnel, histoire de montrer que je peux faire mieux !
Une fois de plus, je suis le plus jeune. Mon teint encore un peu mat des vacances, chemise bleue, t-shirt gris avec inscriptions vertes, mon foulard fushia, baskets et jeans usé, je fais tache dans ce local terne mais ça ne me gêne pas. Je me sens même mieux, renforcé par ce contraste de différences.
Au mois de juillet, mon état de fatigue et les effets secondaires trop fréquents m’ont obligé à abandonner temporairement le traitement en cours.
Mon médecin a profité de ce moment pour m’annoncer que les patients traités en Floride ne l’ont jamais été plus de douze mois.
« Record battu ! », lui ai-je répondu. Moi, cela fait plus de deux ans.
Etrange, mais souffrir pour guérir était devenu une habitude, un passage obligé.
Le rythme des chimios, jongler entre des semaines de forme et de méforme étaient devenus mon quotidien. Alors, d’abord soulagé, je me suis ensuite senti un peu perdu, comme abandonné en chemin, comme s’il n’y avait plus de solutions à mon cas.
L’échéance des examens de ce jour s’est donc précisée comme une date butoir que j’avais du mal à voir se rapprocher.
Pour évacuer le stress de cette semaine, je tente de fuir le quotidien et m’occupe comme un gosse hyperactif.
J’ai bossé très tard lundi, pas de repos mardi et hier je me suis programmé une séance de wakeboard.
Enfin, je devrais plutôt dire une session “natation avec planche aux pieds”.
Nous avons testé le nouveau téléski d’un lac de l’Eau d’Heure.
Autant j’avais trouvé cela aisé et amusant derrière un bateau, hier ce câble tracté m’a arraché les bras.
Si généralement avec le bateau on utilise le terme ‘sortir de l’eau’, au téléski on démarre du ponton pour, en ce qui me concerne, ricocher sur le lac avant de boire la tasse et s’enfoncer sous le niveau d’eau.
C’est simple, je me suis senti comme ces personnages de dessin animé, qui pour une raison ou l’autre, décollent pieds joints laissant leurs chaussures au sol et accompagné d’un son du style : « pfffiouuu !! ».
C’est avec le pied gauche tout bleu que j’ai grimpé sur la table du scanner ce matin.
« Vous êtes blessé au pied monsieur ? », me demande l’infirmier.
« Heu, oui rien de grave, j’ai fait du wakeboard hier. Enfin, j’ai essayé. »
Après 6 mois sans bilans médicaux complets, mon rendez-vous de lundi soir avec le médecin s’annonce important.
Ce week-end, ce sera sur mon vélo que je m’évaderai, je m’y sens quand même plus à l’aise qu’avec mes pieds attachés sur une planche et sur (dans) l’eau.
Et si je roulais en compagnie d’une légende du vélo ?
« Eh Eddy… Ouais toi, Eddy Merckx ? Rase tes mollets, on se voit dimanche !»
Une année à y songer, des mois d’entrainements, des déceptions, des abattements physiques, des préparatifs ambitieux et beaucoup de moments de découragement.
Le stress était aussi étrange qu’omniprésent ce matin au moment de remplir les bidons, d’enfiler mon équipement, préparer le vélo et de me lancer sur les descentes fort humides de Villard Reculas.
Au final, quelques heures plus tard, l’aboutissement :
La motivation m’aura permis de gravir les 21 lacets du Col de l’Alpe d’Huez.
Je suis fier et ému. Je rejoins mes camarades de route et mon père sous la banderole Arrivée.
I did it !!
Je ne réalise pas encore vraiment, la fatigue sans doute…
Cette montagne est magique!
Merci Eric, Fred, Nic , Papa… Et tous ceux qui m’ont encouragé ces dernières semaines.
Il y a un an, à mon retour de périple du Tour de France en mobilehome, je me souviens avoir écrit :
“Jaloux de ne pas pouvoir souffrir d’un mal plus loyal, d’une douleur physique qu’on s’impose, et de la fierté de l’exploit réalisé, je me suis promis de revenir, revenir pour grimper et descendre à vive allure…
Si je ne suis pas capable de rouler l’an prochain, j’en aurai encore plus envie l’année suivante, et si ce n’est pas l’année suivante, je le postposerai encore un fois, toujours plus motivé.” (Retour à la réalité – 16/07/2010)
En réalité, mon voyage approche et que je suis frustré!
Déçu par ces douleurs persistantes qui s’accentuent au moindre effort physique et qui semblent bien avoir décidé de jouer les troubles fêtes.
Malgré mon endurance physique qui commençait à s’améliorer, cela fait 2 mois que je passe de séances d’acupuncture en séances d’ostéopathie et manipulations diverses.
Mes organes souffrent de plus en plus, mon dos s’est raidi par les interventions chirurgicales et les douleurs récurrentes.
Mon entrainement n’a pas pu être optimal, rattrapé par la fatigue et les cures de chimio devenues éreintantes.
Je me suis plongé dans mes exercices de méditation, mes capacités mentales à motiver mon organisme à se relever et combattre.
Que j’ai envie de les grimper ces 21 lacets du col de l’Alpe d’Huez!
Me surpasser est devenu une habitude et ne m’effraie pas, mais la souffrance qui résulte parfois de ces efforts est devenue insupportable et démotivante.
Si ce voyage n’était pas programmé, je crois que j’aurais abandonné mon deux roues pour quelques mois. Avec beaucoup de tristesse certainement.
Mais voilà, certains jours je me sens dans une telle forme, qu’il m’est possible d’enfourcher mon vélo pour avaler 80 ou 90km. Jamais, sur mes pédales, je ne me suis senti en souffrance extrême. Mal aux jambes, aux muscles, le souffle coupé mais toujours avec ce sentiment de bienfait que m’apporte le sport et le dépassement personnel.
Alors tout au long de cette semaine, j’ai préparé mon paquetage, consulté et complété ma ‘check list’, acheté le matos nécessaire. Nouveaux pneus VTT, nouveau casque plus aéré, gants plus légers, sous-vêtements techniques, huile de chaîne appropriée, barres bio pour le ravitaillement, préparation et réglages du vélo de route, nettoyage des pignons…
Je me trouve face à un choix crucial, celui d’affronter cette ascension au risque de me retrouver paralysé par la souffrance pour le reste du séjour, ou abandonner cette idée, profiter de mes journées dans la montagne et remettre ce défi à un prochain col, plus tard, l’an prochain…
Dans les deux cas, il y aura une part de déception.
Alors, en attendant, J’ai tenté d’oublier ces 2 options et je me suis focalisé sur ma préparation mentale car c’est cet aspect que je peux maîtriser en totalité.
Peut-être qu’avec un moral fort, je constaterai avec chance une amélioration physique soudaine.
Depuis deux jours, je suis balancé entre la joie de ces préparatifs et mon état qui ne s’améliore pas vraiment.
Ce matin, après une nuit rythmée par des poussées de fièvre, j’ai vraiment eu le sentiment que je ne pourrais prendre le départ des Alpes.
A la clinique, suite à des prélèvements sanguins en urgence, j’ai bien cru qu’on allait m’annoncer une inflammation sanguine et une hospitalisation. Pourtant, il semblerait que ce soit une fois de plus mon foie qui se rebiffe.
Les symptômes liés à mes crises inflammatoires hépatiques sont destructeurs. Fièvres, yeux brulants, problèmes digestifs, douleurs musculaires et articulaires.
Ma nuque est raide et douloureuse, mon dos courbaturé, mes ischios tendus, mes tendons du tibia et mes doigts de pieds me font souffrir. J’ai le sentiment de devoir déployer une énergie intense pour me déplacer, passer du salon à la cuisine m’épuise.
Autant dire que mes entrainements des derniers mois ont été réduits à néant en quelques jours!
Quel gâchis.
Je suis perdu, avec le sentiment de ne plus ‘avoir la main’ sur mon état physique.
J’ai déjà pourtant rencontré et géré à plusieurs reprises ces turbulences hépatiques mais j’ai le souvenir douloureux qu’elle m’ont toujours laissé dans un état d’abattement conséquent.
La plupart des gens me diront que l’important est de pouvoir y aller, de jouir de cette semaine de repos à la montagne.
Cette fois, je voulais plus, il s’agit de l’objectif d’une année complète, un truc que je me suis mis dans la caboche il y a juste un an.
J’ai repris l’entrainement au mois de novembre, fait face à des interruptions suite à mon état fébrile, affronté le capot d’une mercedes, roulé dans le froid… Et tout ça avec bonheur.
La maladie me fait si souvent subir des déceptions diverses que certaines sont plus difficiles à affronter.
Mon côté positif me soufflerait à l’esprit que rien n’est perdu, que le challenge s’avère encore plus séduisant.
Mon côté réaliste, me rappelle la quantité d’anti-douleurs avalés ces dernières semaines, ma fatigue, ma démotivation.
Ce soir, en regardant les interviews du Tour du France, Thomas Voeckler, maillot jaune actuel déclarait :
“Je n’aurais jamais imaginé pouvoir gardé ce maillot après cette première étape des pyrénées. Je m’attendais à le perdre mais en ayant la certitude d’avoir tout donné. L’équipe a été géniale, rouler pour et avec ce maillot donne une motivation incroyable”
Alors, ce soir, pour m’endormir paisiblement, je vais me dire que mon cancer, tous ces tracas quotidiens, ces douleurs, ces déceptions… Ce sont mon maillot jaune virtuel.
Dans mon esprit, je suis un sportif de haut niveau.
Tout est calculé!
Ma nourriture pauvre en sucres, mes légumes quotidiens, mes fruits, mes compléments alimentaires, mes gélules de chimio, mes anti-vomitifs…
Je connais le temps qu’il me faut pour ressentir les premiers effets secondaires de mes comprimés empoisonnés, je calcule l’heure idéale de prise de mes chimios pour pouvoir m’entrainer, rouler à vélo ou me rendre au bureau dans un état convenable. Je sais les repas qui ne me conviendront pas, j’anticipe et comprends la majorité des réactions de mon corps et mon évolution fait l’objet d’un suivi médical précieux et détaillé.
Bref un rouage complexe et rigoureux durant lequel je me plonge dans l’univers de ce sportif imaginaire conçu pour ne pas perdre pied et garder la motivation.
Attaquer mon traitement dans cet état d’esprit me plait et je peux mieux en assumer les contraintes.
Par contre il s’est avéré, à plusieurs reprises, que mon organisme me joue de mauvais tours.
Apportant inflammations hépatiques, douleurs pancréatiques, effets secondaires soudains, étranges et inconnus… Dans ces moments, difficile de garder la face et de trouver du soulagement dans un monde fictif.
La maladie refait surface et me met brutalement face à la réalité.
Quels qu’en soient les manifestations, les symptômes, je n’ai d’autre choix que de traverser cette période difficile en tentant d’épargner au maximum mes ressources.
C’est là toute la difficulté de vivre avec un traitement et combattre la maladie.
Ce sont dans ces moments que j’épuise mes forces mentales, que mon moral doit lutter pour être plus fort que l’abattement physique.
J’imagine facilement que ce sont dans ces périodes que l’on plonge, parfois, dans la dépression.
Le quotidien devient une épreuve, chaque événement inattendu prend une ampleur bien trop importante.
C’est avec cet état que je tente une cohabitation compliquée depuis plusieurs semaines.
D’abord extrêmement fatigué, ensuite atteint de douleurs musculaires et osseuses conséquentes, mon moral a fini par en prendre un sacré coup.
La reprise de mon travail, mon entrainement pour les Alpes, nos escapades familiales et les soirées entre amis me poussaient à garder la tête hors de l’eau.
“Tu en fais trop.
Repose-toi.
N’oublies pas que tu as des chimios…”
Beaucoup le pensent, d’autres me l’ont dit.
Oui, je sais!
Mais en faire trop, c’est me sentir vivant, maîtriser ce que mon corps doit subir, éviter les regrets.
Alors oui, je tente au maximum de mener ma vie comme si les traitements ne m’atteignaient pas.
Le contraire signifierait de rester à la maison, sans objectif, sans projet, me satisfaire de l’essentiel: être encore en vie.
Je n’ai jamais souhaité laisser une place aux statistiques effrayantes qui entourent ma maladie, je préfère de loin être le pauvre pourcentage qui reste actif, le gars qui va chez son médecin et qui lui dit :
“Je déguste de douleurs après le moindre effort ou après mes sorties vélo, faut faire quelque chose parce que je ne compte pas m’arrêter de rouler!”
C’est mon choix, c’est comme ça que j’ai le sentiment de mieux lutter contre le cancer.
Malgré tout ça, le système d’alertes internes que je me suis petit à petit élaboré, a retenti à plusieurs reprises. Mon esprit avait ces derniers temps souvent eu envie de défier mon corps.
Frustré de ne pas pouvoir répondre physiquement aux attentes, atteint moralement et démotivé, je me suis obligé à rester au repos.
Après bientôt 2 semaines de mise au vert forcée, je ne peux pas encore déclarer avoir retrouvé la grande forme.
Mes douleurs sont toujours présentes et probablement dues aux chimiothérapies. Ce poison semble attaquer mes muscles, mes nerfs, mes tendons, mes os… Rrrrrrrh, j’enrage!
Je termine ce soir ma cure de chimio et il me faudra certainement 2 ou 3 jours pour retrouver un peu d’énergie.
Je me console en suivant le début du Tour de France à la télé. Avachi dans le canapé, je n’ai rien manqué des étapes d’hier et aujourd’hui, le direct, les interviews, le résumé… Et SUR chaque chaîne!
Toute la famille en profite.
Je zappe entre France 2, RTBF et Eurosport. Dans 2 jours, Jess fait une overdose.
Ce soir, Emma rentre du jardin et me demande tout sérieusement :
“Gilbert a encore le maillot vert?”
Nom d’un chien, elle a suivi!
Je me retiens pour ne pas verser une larme d’émotion, demain je vais lui acheter un cuissard et un vélo de course.
Non, je rigole!
Je vais plutôt tenter de lui trouver une autre activité.
Imaginer son retour à l’école au mois de septembre.
“Et toi Emma, explique-nous ce que tu as fait pendant les congés.
- Au mois de juillet, on a regardé le Tour de France à la télé et en août on est parti quelques jours en vacances”
La honte, père indigne.
A peine le temps d’écrire ces quelques lignes, elle m’interpelle:
“Papa on fait quoi demain?
- Ben on regarde le Tour.
- Mais je commence déjà un peu à en avoir marre, il y a combien d’étapes en tout?
- 21 ma puce.
-Hein?! pffff…”
Ok, je n’en ferai pas une Jeannie Longo. Tant mieux, quelque part.
Bon, il me reste un peu moins de 2 semaines pour me retaper et tenter de trouver un dixième des capacités sportives de mon athlète imaginaire.
Mon départ dans les Alpes se rapproche et je convoite toujours de grimper les 21 lacets de l’Alpe d’Huez.
Allez hop, un petit résumé de l’étape sur Sporza et au lit.
Et ouais, le flamand c’est quand même la langue offcielle du cyclisme!
Vendredi dernier, en plein vol, probablement quelque part au-dessus de l’Atlantique, soudain j’ai réalisé qu’un de mes projets les plus précieux allait se concrétiser.
Y toucher de si près était en quelque sorte irréel.
Pour trouver la force, le courage, l’envie de lutter et de surmonter les moments difficiles, j’ai du acquérir et mettre en place, avec l’aide de mon thérapeute, des techniques spécifiques. L’une de mes préférées consiste à travailler sur des projets, certains réalisables, d’autres plus compliqués ou du domaine du rêve. J’ai nommé moi-même cet exercice : ‘Projets et évasions’.
J’ai rapidement constaté que le fait d’y songer, de planifier ou même la naissance de l’idée et du projet me permettaient une évasion presque concrète.
Souvent, je m’offre des instants privilégiés, je me retrouve seul, avant de dormir, à la maison, en voiture, à vélo… Je me plonge dans mon nouveau plan et je charge mon esprit de toutes ces ondes positives, je planifie, j’organise, j’imagine vivre ce nouveau programme.
Ces moments de relaxation, proche de la méditation, sont tellement imprégnants qu’ils me permettent presque de toucher au bonheur réel que représenterait la réalisation de ce projet.
Je VIS !
Quand je songe, par exemple, à mon envie de participer au RAGBRAI, traversée à vélo et par étapes de l’Iowa, tout est presque planifié. De l’achat de ma tente de camping, à la liste des besoins sur place, mon planning d’entrainement, les aéroports pour mes vols aller-retour, l’empaquetage de mon vélo, la logistique… Seul gros hic, je suis peu enclin à, un jour, avoir la forme et les autorisations médicales pour y participer.
C’est pourtant ce que je me suis dit lorsqu’il y a presque 2 ans, j’ai acheté un guide de New York. Je feuilletais les pages en tentant de dénicher les bonnes infos, les hôtels et quartiers intéressants. Je vivais déjà ce voyage et parfois, assez violemment, la réalité de mon état physique m’infligeait cette pensée cruelle: “T’iras peut-être jamais à New York!”.
Sans me décourager, je finissais par vivre la découverte de cette ville mythique dans mes pensées, et ça me comblait pas mal.
J’ai eu du mal, vendredi 13 mai à 18h22 heure belge, à réaliser que je faisais un premier pas sur un trottoir New Yorkais.
J’étais le Neil Armstrong de New York avec l’envie d’y laisser ma chaussure sur ce carré de béton, ou du moins une trace dans le ciment; Ouais, j’allais quand même pas abandonner une Nike Lunarswift sur un coin de trottoir!
C’était étrange de vivre un moment que j’avais si souvent imaginé.
Plus tard dans l’après-midi, je suivais Jess et Emma dans la cohue américaine. Les bordures jaunes, les odeurs de junk food, les drapeaux US, les klaxons, les yellow cabs, cette cacophonie à l’accent américain, les messagers à vélo dans le trafic,les coins de verdures inattendus … A plusieurs reprises l’émotion était intense, à chaque photo prise, je pouvais réaliser le sentiment qu’elle me procurerait à mon retour.
Je crois n’avoir jamais vécu une évasion aussi simple et intense!

On a fait de nombreux voyages, et depuis mon cancer, nos quelques excursions restaient dans un périmètre raisonnable pour un éventuel rapatriement rapide: la côte belge, Paris, Sainte Maxime, Londres.
Partir si loin était un véritable bras de fer avec mes craintes.
J’ai toujours dit à Emma qu’il n’y a pas de plus grande richesse que les souvenirs.
Economiser de l’argent, c’est bien, être riche, encore mieux mais avoir des souvenirs, ça ne se perd jamais.
Ouais, quel discours de ‘vioc’! J’ vous l’accorde.
Mais je me rends compte que tout ce qui m’a permis de tenir la tête hors de l’eau, c’est le bilan positif de ma vie et l’envie de continuer à me remplir la tête de moments inoubliables.
Non seulement la ‘Grosse Pomme’ m’a rempli la caboche mais elle a également suscité de nouvelles envies et le souhait d’y retourner, comme une sorte de pélerinage.
J’ai adoré, en vrac :
Les frigos immenses des drugstores CVS et Duane Reade avec des choix de boissons toutes aussi caloriques les unes que les autres. Le Dr Pepper n’a définitivement pas le même goût chez nous !
Me poster sur la rue et héler un ‘cab’, comme dans un film US.“Yep, Taxi !”
Voyager avec Madame ‘OnYva’. Madame Qui ?
Ben ouais, avec Jess. Tellement impatiente de découvrir tous les recoins de la ville qu’à chaque fois que je posais mes fesses sur un banc, elle me disait :
“Bon, on y va ?
Moi: “Où ça ?
“Ben vivre ton rêve … !”
Entendre “Hi guys, how’re U doing today?” lorsque je rentrais dans un magasin.
Le goût du chewing gum Trident à la cannelle. Je me fais un devoir de ne les mastiquer que sur le territoire US.
Le grand café du matin dans un gobelet en carton avec couvercle en plasique et ‘cup sleeve‘. Moi qui pourtant ne boit que rarement du café!!
La vue sur la ville depuis la chambre de notre hôtel INK 48. Même avec le brouillard c’était superbe.
La balade à vélo dans Central Park. Dingue comme on se sent sportif un dimanche matin!
Les supers restos branchés.
Les yeux émerveillés d’Emma devant les néons de Time Square.
Regarder ESPN HD ou le “Today” de NBC de grand matin.
Les balades dans Meatpacking District, Greenwich Village ou Broadway.
…
Et tailler une bavette avec Brooke Shields dans SoHo. Ha ouais, je ne vous avais pas dit? On la connait bien depuis qu’on a pris le goûter ensemble chez Balthazar.
Bref, une masse de souvenirs qui me manquent déjà.
“Bon Jess, on y va ? On y retourne quand ?”













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