Archive de Catégorie pour ‘Humeurs’.

2h48

Je tremble dans le canapé, j’ai des sueurs, mes jambes sont prises de spasmes proches des crampes, mes doigts, la paume des mains et des pieds me démangent, ma colonne vertébrale se tord de frissons profonds, mon corps est fatigué et j’ai envie d’hurler!
Lorsque je sombre pratiquement dans le sommeil, soudain plus moyen de rester allongé, je me lève, marche jusque dans la cuisine et rumine mon désarroi.
Je suis comme un junkie en manque de sa came!
Ma drogue à moi: cette saloperie de morphine.

Je n’en peux plus d’être sous ses effets narcoleptiques, sous les nausées et vertiges, avec cette sensation de ne plus être maître de mon corps.
Ces dernières semaines, j’ai tant abusé de la substance que par moment j’avais le sentiment que je m’éclipsais de mon esprit.
Je ne me reconnais plus, je suis déprimé, anxieux, sans envie de vivre.
Ce produit qui me soulage de mes douleurs est également en train de me ruiner le moral et de m’éteindre lentement.

Depuis hier, je tente en vain d’en diminuer les quantités mais une fois encore, cette nuit, je craque!

Il y a 5 minutes, sur le plan de travail de la cuisine, je me suis jeté sur un comprimé.

Mes doigts tremblants, j’en coupe maladroitement la moitié et le laisse fondre sur ma langue.
Alors que je sais que l’efficacité de ma dose ne sera pas rapide, je constate néanmoins mon soulagement, mon esprit est en paix, j’ai pris ma dose.

Je me sens faible et sans volonté!
Les larmes me coulent sur le visage mais je ne peux m’empêcher d’humecter mon index et ramasser les quelques poussières blanches de morphine qui marquent la pierre noire du plan de travail.

Je me hais encore plus que mon cancer.
Est-ce là l’objectif de la crasse qui m’a envahi: Créer mon autodestruction!?

La plus grosse difficulté de ce combat, réside dans le fait que ma vie est constamment mise entre parenthèses.
Que chaque nouvelle étape est une embuche de l’ennemi qui jaillit inopinément et me laisse plonger dans un traquenard.
Que ce soit une chirurgie manquée, une infection du foie ou une inflammation d’un organe, une pancréatite ou une paralysie procurée par une nouvelle douleur… Rien n’est prévisible, rien ne peut être anticipé.

Alors que je me jurais de garder le cap et ne pas plonger dans la dépression, j’ai le sentiment que ce cancer met tout en oeuvre pour déstabiliser ce pour quoi je me suis battu pendant près de 4 ans.

Oui, cela fait plusieurs semaines que mon pancréas ne fonctionne plus correctement, que je perds du poids et que mes douleurs s’accentuent… Mais bien au-delà de cette souffrance, je suis en train de perdre tout ce que j’avais gagné sur la maladie.

Je m’enfonce dans un gouffre, incapable de réagir, je manque de force, je dois abandonner des choses qui me tiennent à coeur et j’ai du mal à profiter de moments de bonheur.

Ma tête commence à s’enfoncer dans le coussin, mes oreilles se bouchent et je sens ma mâchoire s’engourdir.
Mon trip de morphine commence à procurer ses effets.

Je vais refermer mon macbook et profiter de cette image qui me revient à l’esprit:

Cet après-midi, péniblement sorti de mon état léthargique, je marche dans la rue étrangement calme et un oiseau se pose sur un câble électrique à peine 3 mètres au dessus de moi.
Il se met à chanter, nous nous arrêtons, nous regardons l’un et l’autre, puis il reprend sa vocalise.
Ce fut ma seule image positive de la journée!

Honte à moi, je voulais être un sportif, combattant irréprochable du cancer.
Je me sens comme un drogué!

Maintenir mon calendrier à jour, gérer le stock de médicaments, tenir compte des horaires de prises de substances, examens sanguins, ordonnances, effets secondaires, visites à la clinique… Je n’avais pas mesuré entièrement le soulagement que représentait l’arrêt du traitement ces sept derniers mois!

Je vivais sans me soucier des aléas de la chimiothérapie, si je me programmais une activité à 9h, pas besoin de calculer le temps nécessaire à la prise de la chimio, à la digestion, au temps imparti aux nausées et autres effets indésirables.
La vie RELAX quoi!

Bien plus que la reprise de la chimio, la gestion quotidienne de la douleur me mine le moral.
Je me goinfre d’anti-douleurs en tous genres, mon estomac ne les supporte plus et je me balade à nouveau avec des patchs de morphine sur l’omoplate.
J’ai le sentiment d’avoir fait trois pas en avant et de revenir cinq pas en arrière en l’espace de 2 mois.

C’est plus fort que moi mais je me réfère constamment a ce graphique imaginaire que représentait ma courbe de progression.
Où en étais-je l’an dernier, à la même époque?
Quels étaient mes symptômes?
Comment était ma condition physique?
… 

Il y a un an, je faisais mon retour au bureau, je m’apprêtais à partir en séminaire à Prague, je reprenais ma saison vélo et mes sorties marquaient déjà entre 60 et 80 km au compteur de mon Cannondale.
La comparaison me fait mal!

Je me sens épuisé, la morphine me met dans cet état second que je déteste.
Travailler est devenu exténuant, la concentration et fatigue intellectuelle m’assomment.
Je ne me rends plus au bureau et mes 2 jours semaines se répartissent dorénavant sur des heures de travail éparses, entrecoupées de moments de repos.
Je n’ai pas envie de baisser les bras, je sers les dents car abandonner pour reprendre tout à zéro dans quelques mois serait pire.

Alors, je me trouve des échappatoires essentiels et je me remets à travailler avec mes outils thérapeutiques personnalisés.
Je continue à monter à cheval, je vis au ralenti, m’entoure de petits bonheurs et m’éveille de petites joies.
Je songe à l’arrivée du printemps et je me rends compte, à nouveau, que ces périodes difficiles facilitent toujours l’émerveillement et le retour aux plaisirs simples.

Je me programme de nouveaux objectifs et constate que ma maladie, ce fichu cancer, ouvre les portes de l’ambition, des envies et abolit les gendarmes intérieurs qui ont souvent raison de nos projets les plus fous!

De ce fait, il y a quelques semaines, nous avons pris la décision de nous lancer dans l’adoption.
Les documents sont finalisés, nous voici en bonne voie pour accueillir bientôt un nouvel hôte au sein de notre famille.

Il sera ESPAGNOL!
Teint basané, poilu, environ 75 cm au garrot, vif, rapide, saillant comme un athlète, affectueux, reconnaissant, les yeux bruns et le regard craquant.

Notre lévrier est un galgo espagnol originaire du sud de l’Espagne.
Maltraité, abandonné et ensuite recueilli par un refuge à Pedro Munoz, il fera bientôt le voyage pour nous rejoindre.

Depuis longtemps, les filles me vantaient la beauté de cette race de chien: Lévrier écossais, Saluki, etc…
J’avais petit à petit découvert les récits de ces chiens, une des plus vieilles races au monde.

D’un chien trop maigre, discret, sensible et avec peu d’intérêt, j’ai changé d’avis au fil des lectures et des caractéristiques de son comportement.

Finalement, je me suis pris de passion pour leurs compétences physiques, leur corps athlétique et fuselé, profilé comme un avion de chasse, taillé pour fendre le vent, leur résistance et leur mental à toute épreuve.
D’un animal disgracieux, il m’est devenu attrayant, noble et robuste.
Etrange mais je lui ai reconnu des traits de caractère et physiques que j’aurais aimé avoir.

Il est le triathlète que j’aurais sans doute souhaité être, le coureur de fond résistant et endurant, le charmeur au caractère déterminé pouvant se déplacer en harmonie parfaite avec une démarche de séducteur.
Je lui retrouve le physique sec du cycliste, l’ardeur et l’oeil vif du cheval.

Lorsque l’on m’a conté les malheurs des galgos espagnols, et le destin tragique auquel il sont menés, j’ai d’abord hésité à en parler à la maison.
Quelque part au fond de moi, je me doutais de la réaction de Jess et Emma.
Je savais que j’allais devoir subir un week-end chargé en insistances diverses:

“C’est horrible, il faut qu’on en sauve un,
Ces chiens méritent une famille,
Ils sont magnifiques,
Quelle torture!,
Ca ne te fait pas mal au coeur?
Et alors 2 chiens, ce n’est pas la fin du monde…
Mais oui, il s’entendra avec le chat,
Ce serait une bonne action,
On ne peut pas rester impuissants,
…”

Cette phrase de Jess m’est restée à l’esprit: “être impuissant!”

Je me suis souvenu, il y a quelques années, de l’impuissance que je ressentais lorsqu’elle souffrait des vertèbres et ne pouvait plus bouger du divan durant presque 2 mois.
Je redoutais mon retour à la maison. Je lisais sa mauvaise journée de douleurs dans son regard et je me sentais… Inutile, impuissant!

Je comprends trop bien ce sentiment que les filles doivent vivre au quotidien, me voyant sans sommeil, vautré dans le canapé, attendant que la douleur se dissipe, dans le meilleur des cas, ou me tordant de mal quand mon pancréas se révolte.

Je ne dirais pas que j’ai craqué et exprimé mon accord.
J’ai plutôt adhéré à cette idée!
Je me vois assez bien, accompagné de cet animal, l’entraîner, le muscler, lui redonner ses qualités de sportif de haut niveau, faire de lui ce que je ne peux plus être!

Waouw, je suis déjà excité de lui concocter son programme d’entraînement!

Et puis surtout, nous allons nous sentir utiles, venir en aide, à notre niveau, à notre souhait, à un être vivant.
C’est une bonne action qui devrait nous faire du bien, qui nous sera thérapeutique.

Allez gamin… Au pied, viens ici… ICI, assis, j’ai dit AAAssis…
Merde, il ne comprend pas le français ce chien!

Vous pouvez parcourir le site de l’ association “Amour de Galgos” et si vous avez le coeur bien accroché, découvrir les atrocités subies par ces animaux :

!! Attention, images susceptibles de heurter les personnes sensibles!!

Cruelty in Spain

Naître Galgo en Espagne

Ce jeudi, notre grande famille était réunie une dernière fois autour de notre Bonne Maman.

Bonne Maman d’Enghien, comme nous la surnommions avec mon frangin et comme nos enfants, ses arrières petits-enfants, avaient également pris l’habitude de l’appeler.
Oh non… Rien d’un patronyme de noblesse , juste la façon, peu originale, que nous avions trouvé pour la distinguer de notre Bonne Maman maternelle… de Bruxelles.
Ben oui, elle habitait Enghien!

On était gosses et lorsqu’on nous évoquait nos grands-mères, on demandait : “Bonne Maman d’Enghien ou de Bruxelles?!”

C’est resté!
Et finalement, pour nous, nous y trouvions probablement une forme de noblesse, un petit côté exotique.
En effet, chacune de nos visites prenait un air de vacances. On embarquait en voiture, la route me semblait longue, on partait pour une bonne partie de la journée et retour tard le soir.
Je connaissais les paysages par coeur, nous changions de quartier, sa maison était toujours un lieu de rendez-vous pour les oncles, tantes, cousins, cousines, et les enfants étaient les rois!

La scène anecdotique d’une vieille pièce de théâtre bruxelloise me revient en tête :

Un homme accoudé au bar exprime à son ami sa crainte de rentrer en retard au domicile.
Son copain lui dit: “T’as pas à avoir peur de ta femme Fieu ! Tu dois lui montrer qui est le chef.”
Le gars lui répond: “Mais elle le sait que c’est elle le chef !” 

C’est un peu comme ça que je voyais ma grand-mère, dévouée à son mari et sa famille mais menant son ménage avec une autorité naturelle.

Quand on leur rendait visite, il y avait toujours de l’ambiance, nous passions la journée à faire les pitres, faire rigoler les adultes et jouer au football.
Nous passions à table à tour de rôle, de bonnes grandes tartines, de la charcuterie, du pain de viande, des croquettes, de la bière de table sans alcool… Et son frigo était toujours rempli de bonnes boulettes faites maison.

Régulièrement, nos grands-parents nous rendaient également visite à la maison.
Ils n’apportaient jamais de fleurs… Ils nous offraient des boudins!
Des BONS boudins de la région que nous prenions un plaisir à manger avec une bonne compote et de la purée.

Une rude journée se clôture!
Je réalise qu’avec le décès de Bonne Maman, disparait le dernier de mes grands parents et s’éteint une lignée de ma généalogie.

Je jongle avec cet étrange et troublant partage de sentiments:
Malgré la tristesse de perdre un membre de la famille, de voir Emma si bouleversée et en pleurs, je ressens la satisfaction de retrouver quelques racines, une belle réunion de famille et le retour sympathique sur les lieux de bons moments de mon enfance.

Alors ce soir, plutôt que de me peiner sur les circonstances de son départ soudain, j’ai envie de me remémorer une fois encore quelques uns des souvenirs lointains.

L’esplanade de verdure devant sa maison (elle me semblait aussi grande qu’un terrain de foot)
L’odeur de sa cave quand nous y descendions pour charger les paniers de sodas
Le grand surgélateur avec les bonnes glaces
Les glaces spaghetti du marchand ambulant (filaments de glace vanille, coulis de grenadine et coco râpée façon spaghetti bolognèse)
Le premier jour de l’an bien animé
Les nombreuses fêtes de familles, mariages, communions
… 

Ce soir, pour consoler ma petite Emma j’ai tenté, avec ses mots, de partager ma pensée :

Nous devons malheureusement composer avec la mort et la perte d’êtres proches.
Pose-toi la question de savoir si la personne que tu pleures a eu une belle vie, octroies-toi des moments de tristesse mais souviens-toi aussi de tous les bons moments que tu as pu partager, des souvenirs que tu garderas.
Ne te laisse pas enfermer dans cette vague de mélancolie et surtout continue à profiter de toutes les joies que tu peux t’offrir.
Crée-toi des souvenirs infimes sans limite et avec les personnes que tu aimes.
Tu es venue au monde avec le seul objectif d’être heureuse et de pouvoir tirer un bilan de bonheur de ta vie.

C’est clair, le cancer m’a ouvert les yeux sur ma façon de vivre pleinement et d’aborder la mort.

Même si je me doute que parmi toutes ses joies elle se faisait du souci pour moi, à mes yeux, ma Bonne Maman était heureuse!

it’s good to be alive, to be alive, to be alive

you see we’re born, born, born to be alive (born to be alive)
you see we’re born, born, born (born to be alive) 

Aaah, Patrick Hernandez… Je me souviens de ce bon vieux clip vidéo.
Légère ambiance lumineuse, un tabouret noir et Hernandez se déhanchant de gestes brusques avec sa canne, l’air grave, pas un sourire sur le visage…
Mmmmhh, souvenir d’enfance.

C’est la chanson que je fredonne ce samedi matin dans la voiture en direction du manège.
Et oui, c’est vrai! Je ne l’avais pas encore écrit:  J’ai repris l’équitation cet automne!
Après plus de 20 ans sans avoir posé mes fesses sur un canasson.

Jess m’avait bien quelques fois titillé durant ces années: “Je ne comprends pas que tu aimais tant faire du cheval et que tu ne montes plus jamais. Ca doit te manquer!”,

J’avais bien de temps à autres remis le pied à l’étrier durant les vacances; Téméraire, en Jeans et baskets sur un “cheval promène touristes”.

“Ti vas voir môssieur, j’vas ti donner le cheval di patron”, me disait le guide tunisien.
“C’est un vrai pir sang arabe, mon frère. Trrrès nerveux!”

Mwouais, en clair sa nervosité se résumait à son envie pressante de retrouver sa paillote sur la plage,  il connaissait par coeur la moindre bifurcation de la balade et soupirait à chaque changement de rythme.
Merci patron!

En fait, j’avais toujours trouvé de bonnes raisons pour ne pas me remettre en selle: Manque de temps, difficulté de choisir un manège, pas envie de me sentir nul et raide, et surtout… peur d’y reprendre goût.

Loin de moi l’idée d’abandonner mes engins carbon, mais ces derniers temps mon corps ne se remettait plus de mes sorties à l’épreuve du pédalier.
Les 2 jours suivant mes kilomètres à deux roues étaient synonymes de douleurs et de récupération pénible. Le bien-être intense que m’apportait l’effort physique était grisé par la crainte de souffrir.

C’est vraiment par hasard, un mercredi matin, que je suis remonté sur ce grand hongre alezan dans un manège de Moorsel.
Les crampes et frissons dans le ventre, les gestes vacillants et le stress marqué, après une demi heure de leçon, les souvenirs et sensations étaient de retour.
Une chose était certaine: la fièvre du cavalier était revenue!

Le cyclisme c’est l’effort, l’endurance, synonyme du combat, de la lutte.
Rouler à vélo c’est difficile, cela m’épuise mais me rend plus combatif, plus résistant.
J’aime d’ailleurs écrire que je me sens fort sur mon vélo, que je n’ai pas peur du cancer, que je suis toujours positif, en lutte sur les pédales, prêt à mener tous les assauts, comme un guerrier sur son champ de bataille.
Finalement la dureté de ce sport se rapproche souvent des difficultés des traitements, de la chimio.

Durant cet automne pourtant, lutter m’a épuisé.
Rendez-vous chez le médecin, compléments alimentaires, régime, prises de sang, radios, scanners… Tout cet univers médical m’exaspérait.
Même relever des enveloppes de facturation de la clinique dans ma boite aux lettres avait le don de m’enrager.
J’en avais marre de me rendre à la pharmacie, de dépenser mon argent pour des anti-vomitifs, des anti-douleurs ou des compléments alimentaires.
J’avais le sentiment de toujours me montrer fort et sans faille, de savoir tout surmonter… Et au final, je me suis affaibli psychologiquement et physiquement.

Je faisais réellement une overdose médicale!

Sur un cheval, la sensation est différente.
Il faut ruser pour tenter d’entrer en symbiose avec sa monture, le comprendre, ne pas faire d’erreurs, ressentir ses muscles et tenter d’anticiper ses réactions.
J’adore cet instant où je sens que le cheval va faire un écart, ou je perçois la contraction d’un de ses muscles, de son encolure ou de sa croupe. Cela dure une fraction de seconde, je sais qu’il va tenter de m’échapper, de se dérober à ma main et, à mon niveau d’équitation, j’espère juste avoir le bon réflexe.

Le côté relationnel avec le cheval m’offre un apaisement exceptionnel, un sentiment de bien-être, de repos.
Dans ces moments, je ne pense pas à la maladie, je n’entrevois pas ce sentiment d’affrontement, ce besoin d’en découdre avec des cellules destructrices de mon corps.
En réalité, je vis ces moments comme une union étroite et harmonieuse avec MA vision de la guérison, associé à un perpétuel goût de “trop peu”.

Il n’y a sans doute pas de hasard à avoir retrouvé le chemin des écuries à cet instant de ma vie.
Dans cette période où j’ai besoin de me recentrer sur un avenir qui nécessitera plus que probablement de vivre en sérénité avec les aléas de mon crabe.
Une période où mon esprit a envie de se souvenir, encore plus qu’avant, que l’important c’est de vivre.

Alors oui, mon cancer fait chier et je continuerai à l’affronter.
Mais j’ai surtout envie d’abuser de cette injustice.
Tout comme les milliardaires profitent de leurs millions, je vais user des envies de vivre et des rêves que la maladie a réveillés en moi.

Après le “promène touriste”,  j’entrevois très sérieusement le cheval thérapie.

Born To Be Alive!!!

C’est incroyable comme je peux être aussi déstabilisé par une situation que je connais si bien!

Ce lundi ma journée sera, une fois encore, rythmée par le rendez-vous fatidique de l’après-midi.
Ce moment où, assis sur une chaise en plastique orange de cette salle d’attente de Saint-Luc, je fermerai les yeux, tenterai de trouver une respiration profonde et reposante, me plongerai dans un souvenir ou une envie agréable, en essayant d’effacer toute autre pensée de mon esprit.

Mes conversations avec Jess prennent, dans ces moments, des allures d’une grande banalité. On parle du repas du soir, des courses à faire, du prochain week-end :

“T’as pas oublié qu’on allait au resto vendredi soir?
-Non, non, c’est dans mon agenda…”

Je sais pourtant que dans le pire des cas, tous nos programmes risquent fort d’être chamboulés!
Rarement nous en parlons dans ce moment précis. Il m’arrive juste parfois de lui glisser :

“Je suis mort de trouille, ma bouche est toute sèche et mon ventre se tord” 

Elle me serre la main… Et vite nous passons à autre chose.

Le moment le plus pénible reste celui où j’aperçois mon oncologue, il sort de son cabinet, m’adresse un salut rapide… Et appelle un autre patient!
Le retard engendré dans sa consultation m’arrache alors les boyaux pour quelques minutes de plus.

Vous connaissez ce sentiment de malaise? 
Parfois en plein milieu de la nuit, on se réveille d’un cauchemar, un rêve lugubre, dans lequel on a oublié un rendez-vous important, perdu le chemin de sa maison, été poursuivi par un intrus, pire vu son enfant tomber d’une terrasse d’appartement ou avoir un accident.
Le choc du réveil est intense et douloureux, imaginez juste les quelques secondes avant que, soulagé, on se rende compte qu’il ne s’agissait que d’un mauvais rêve. Ce bref instant où notre corps transpire, où l’on se trouve à la frontière de l’imaginaire et du réel, où l’on ressent encore une difficulté à retrouver notre respiration…

Voilà, c’est ça mon rendez-vous de demain !
Un cauchemar dans ma vie réelle et heureuse.

Alors si j’ai du mal à m’endormir ces derniers jours, c’est parce que je sais que je devrai affronter ce moment pénible.
Tout comme, quand j’étais gosse, je peinais à trouver le sommeil lorsque la crainte d’un nuit hantée jaillissait.

Comme lors de mes derniers bilans, au mois de septembre, je m’attèle toujours à programmer des journées et week-end bien chargés avant ma consultation.

Cette boulimie d’activités me permet de tenir le cap mais m’inquiète parfois.
Les examens médicaux ramenés à tous les 2 mois me donnent le sentiment de vivre en sursis, et de devoir en faire un maximum au plus vite, comme si le temps était compté.
J’ai horreur de ça!

Demain, je devrai annoncer au médecin mes douleurs récurrentes et mes problèmes digestifs à répétition.
Cela me décourage.
J’aimerais tant arriver sûr de moi, montrer que je suis en pleine forme, que je ne me sens plus fatigué.
Je voudrais tant obtenir la certitude d’avoir pu enrayer le processus de propagation de ces fichues cellules cancéreuses!

Comme me répète souvent Jess:

“Ces bilans sont indispensables, il faut que tu continues à connaître ton ennemi.”

Ce qui m’agace est que je ne connais que trop bien toutes les étapes de ce mécanisme qui entoure mes bilans.
Alors ce soir, pour lutter, je le joue en deux étapes : J’écris pour partager la douleur et ensuite j’établis le ‘check-up’ personnel des derniers mois.

J’ai toujours souhaité avancer le long d’une belle courbe de progression et m’étais promis de ne pas m’inquiéter avant que celle-ci ne s’effondre complètement.
Si je compare mon état actuel avec celui de novembre 2008, il n’y a pas photo!
J’ai une vie active, j’ai amélioré ma qualité de vie, je prends le temps de me reposer, je ne suis plus l’ombre de moi-même qui trainait  dans le canapé des journées entières.

J’entre peut-être dans une phase un peu plus plane de ma courbe et je ne digère plus un paquet de frites sauce andalouse.

Mais bon, j’ai fait le Tour de France 2010 en mobile home, surfé en wakeboard, parcouru les rues londoniennes, mangé une dinde au foie gras et porto à Noël, pratiqué le powerkite et le char à voile, j’ai démoli une mercedes à vélo, séjourné à New York, grimpé l’Alpe d’Huez, descendu des torrents en rafting, repris les randos VTT, joué au golf, roulé avec Eddy Merckx… Et quoi docteur, c’est grave cette boulimie?!

Quoi qu’il arrive demain, je garderai mes ambitions, mes projets et mon envie de vivre heureux.

Et puis je ne vous l’ai pas encore écrit, mais : ”Cette semaine, je suis redevenu un cavalier actif, quelle joie!”

Sur la page “diagnostic” de mon blog, j’y avais écrit ce qui suit :
Août 2008, à 37 ans je vis l’horreur de ma vie : J’ai un cancer !”.

Mon cancer, je l’ai toujours !
Mais depuis deux bonnes semaines : J’ai aussi 40 ans !
Je rassure les bons lecteurs que vous êtes, je n’en fais pas une maladie… Enfin façon de parler !

Le seul truc qui bouleverse quelque peu, c’est l’annonce de mon âge.
Je m’explique : Quelques jours après ma fabuleuse fête d’anniversaire, j’ai complété un formulaire administratif. Sous la rubrique nom, prénom, adresse, figurait la case “âge”.
Beurk, j’ai dû écrire 40 ans. Premier choc !

Là, je me suis rendu compte que quelque chose changeait radicalement. Lorsque je parlais de mon âge, et que je me situais dans la vingtaine ou la trentaine, cela restait raisonnable mais une fois la décennie supérieure, j’entre, aux yeux des plus jeunes, dans une sorte de nouvelle catégorie.
Drôle !
Du gars qui n’est pas encore trop âgé, je fais mon entrée dans la peau du mec qui doit faire un maximum pour rester jeune et ne pas trop paraître son âge, histoire que l’on puisse dire : “Il a déjà 40 ans, tsé ?!”

Bon, je vais y travailler un max !

L’âge c’est dans la tête. Ouais, OK.
Je garde quand même l’esprit alerte par rapport aux signes avant-coureurs d’avancée de l’âge. Je chasse les petits tocs que je constatais chez des congénères plus âgés (et qui avaient tendance à me faire sourire).

Conduire trop lentement en voiture.
Répéter plusieurs fois la même chose.
Trop souvent préférer les infos à la radio plutôt que la musique qui dégomme de grand matin.
Etre trop organisé, et détester chambouler mes habitudes.

Mais je me suis quand même surpris ces derniers temps à des signes que je qualifieraient… d’inquiétants.
Et oui, par exemple, je commence à garder les barquettes en plastique du rayon boucherie du supermarché.
Je sais, ce n’est pas bien grave, mais ce qui me trouble c’est que j’y trouve un réel côté pratique à ces faux Tupperware. Facile pour y stocker les restes de spaghetti ou un fond de potage.
Manque plus qu’à conserver les bacs en plastique de crème glacée et les petits pots en tous genres pour stocker vis, clous ou autres petits objets qui traînent dans la cave.

Brrrr, là je m’effraie !

Peu habitué à organiser des fêtes me mettant à l’honneur, j’avais ouvert les yeux un matin de cette fin d’été avec cette évidence à l’esprit :

“40 ans, faut que je fasse un truc !”

Comme souvent, les craintes relatives à mes ambitions ne manquaient pas. Je me suis vite avisé de les balayer : envoi d’un e-mail à mes invités, réservation d’une salle, réalisation du flyer… Restait plus qu’à être en forme le jour J.

Bonne musique, éclairage dernier cri, manges-debout, pas de chaise (eh oui, on est entre jeunes) et une foule de personnes qu’il me tenait à coeur d’avoir à mes côtés.
Emu de rencontrer tout ce monde, la fiesta est passée trop vite et mes 40 ans garderont le souvenir d’une super soirée.

Niveau état de santé, cette semaine n’était pas géniale. Fatigue intense, chute de tension, douleurs, mauvaise digestion…

J’ai tenté de rester actif, de bosser, de profiter de la famille en ces congés de Toussaint.
Je me suis gavé d’anti-douleurs et cela ne me dope pas le moral. Vivre sous médocs avec maux de têtes, dans une sorte d’état second, sans digérer autre chose qu’un bol de soupe, rien de bon pour moi!
Je suis soucieux car mes traitements de chimiothérapie sont suspendus depuis fin juillet et mon état physique me tracasse à l’approche de mes bilans médicaux, dans deux semaines.
Mon corps peut-il avoir été à ce point maltraité par les périodes de chimios?!

Ces baisses de forme influent énormément sur mon moral. Je reste inerte à la maison, je broie du noir, un réel cercle vicieux.
Je tente bien d’inverser le mécanisme, me disant que si mon physique peut déteriorer mon état psychique, l’inverse pourrait également se réaliser.
Exercice ô combien compliqué !

Je crois l’écrire régulièrement mais c’est usant de profiter d’un esprit débordant d’énergie et d’avoir le corps qui ne peut pas suivre.

Dans les moments d’agacement, je vois des images à la télé et je songe :

“Si seulement je n’étais pas malade. Je pourrais organiser un trip dans le Montana, aller faire du VTT à Ténérife ou au Maroc, partir faire du sport en Egypte,  programmer un grand voyage en famille…”

Programmer ! Voilà ce qui devient compliqué.
Il y a toujours au fond de moi, cette petite voix craintive qui aime me rappeler que je reste dépendant de mon état physique et des prescriptions médicales.
Mon quotidien reste constamment suspendu à la possibilité d’un nouveau traitement pénible.

Je pourrais vivre dans la peur, dans l’attente du futur incertain, terré à la maison, évitant refroidissements et microbes en tous genres, misant sur une éventuelle amélioration de mon état.
Je profite plutôt de ma vie en tentant de trouver l’équilibre idéal entre mes nouvelles exigences de qualité de vie et mes besoins démesurés de bonheur et de projets.

Parfois, c’est clair, il me faut un petit coup de pouce. Alors quand pour mes 40 ans, mon cadeau s’est transformé en futur voyage à New York
Waouw, gène, sourires, émotion !

Pour mieux vous faire comprendre, cette surprise ce n’est pas uniquement prendre un avion et profiter de cette ville que j’aime.
C’est avant tout un nouveau projet qui me tient dans le temps, des odeurs qui s’éveillent déjà à mon esprit, des ambiances qui taquinent mon impatience, l’appel d’un prochain Dr Pepper et surtout… Des centaines de fois à y penser et à imaginer le jour du départ!

Rêver, ça c’est le luxe de la vie.

Ce soir, encore un peu abattu de cette semaine accablante, pour trouver un sommeil paisible je m’expatrierai à SoHo devant un bon burger.
Ben ouais, ras-le-bol du potage !!

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