Ce jeudi, notre grande famille était réunie une dernière fois autour de notre Bonne Maman.

Bonne Maman d’Enghien, comme nous la surnommions avec mon frangin et comme nos enfants, ses arrières petits-enfants, avaient également pris l’habitude de l’appeler.
Oh non… Rien d’un patronyme de noblesse , juste la façon, peu originale, que nous avions trouvé pour la distinguer de notre Bonne Maman maternelle… de Bruxelles.
Ben oui, elle habitait Enghien!

On était gosses et lorsqu’on nous évoquait nos grands-mères, on demandait : “Bonne Maman d’Enghien ou de Bruxelles?!”

C’est resté!
Et finalement, pour nous, nous y trouvions probablement une forme de noblesse, un petit côté exotique.
En effet, chacune de nos visites prenait un air de vacances. On embarquait en voiture, la route me semblait longue, on partait pour une bonne partie de la journée et retour tard le soir.
Je connaissais les paysages par coeur, nous changions de quartier, sa maison était toujours un lieu de rendez-vous pour les oncles, tantes, cousins, cousines, et les enfants étaient les rois!

La scène anecdotique d’une vieille pièce de théâtre bruxelloise me revient en tête :

Un homme accoudé au bar exprime à son ami sa crainte de rentrer en retard au domicile.
Son copain lui dit: “T’as pas à avoir peur de ta femme Fieu ! Tu dois lui montrer qui est le chef.”
Le gars lui répond: “Mais elle le sait que c’est elle le chef !” 

C’est un peu comme ça que je voyais ma grand-mère, dévouée à son mari et sa famille mais menant son ménage avec une autorité naturelle.

Quand on leur rendait visite, il y avait toujours de l’ambiance, nous passions la journée à faire les pitres, faire rigoler les adultes et jouer au football.
Nous passions à table à tour de rôle, de bonnes grandes tartines, de la charcuterie, du pain de viande, des croquettes, de la bière de table sans alcool… Et son frigo était toujours rempli de bonnes boulettes faites maison.

Régulièrement, nos grands-parents nous rendaient également visite à la maison.
Ils n’apportaient jamais de fleurs… Ils nous offraient des boudins!
Des BONS boudins de la région que nous prenions un plaisir à manger avec une bonne compote et de la purée.

Une rude journée se clôture!
Je réalise qu’avec le décès de Bonne Maman, disparait le dernier de mes grands parents et s’éteint une lignée de ma généalogie.

Je jongle avec cet étrange et troublant partage de sentiments:
Malgré la tristesse de perdre un membre de la famille, de voir Emma si bouleversée et en pleurs, je ressens la satisfaction de retrouver quelques racines, une belle réunion de famille et le retour sympathique sur les lieux de bons moments de mon enfance.

Alors ce soir, plutôt que de me peiner sur les circonstances de son départ soudain, j’ai envie de me remémorer une fois encore quelques uns des souvenirs lointains.

L’esplanade de verdure devant sa maison (elle me semblait aussi grande qu’un terrain de foot)
L’odeur de sa cave quand nous y descendions pour charger les paniers de sodas
Le grand surgélateur avec les bonnes glaces
Les glaces spaghetti du marchand ambulant (filaments de glace vanille, coulis de grenadine et coco râpée façon spaghetti bolognèse)
Le premier jour de l’an bien animé
Les nombreuses fêtes de familles, mariages, communions
… 

Ce soir, pour consoler ma petite Emma j’ai tenté, avec ses mots, de partager ma pensée :

Nous devons malheureusement composer avec la mort et la perte d’êtres proches.
Pose-toi la question de savoir si la personne que tu pleures a eu une belle vie, octroies-toi des moments de tristesse mais souviens-toi aussi de tous les bons moments que tu as pu partager, des souvenirs que tu garderas.
Ne te laisse pas enfermer dans cette vague de mélancolie et surtout continue à profiter de toutes les joies que tu peux t’offrir.
Crée-toi des souvenirs infimes sans limite et avec les personnes que tu aimes.
Tu es venue au monde avec le seul objectif d’être heureuse et de pouvoir tirer un bilan de bonheur de ta vie.

C’est clair, le cancer m’a ouvert les yeux sur ma façon de vivre pleinement et d’aborder la mort.

Même si je me doute que parmi toutes ses joies elle se faisait du souci pour moi, à mes yeux, ma Bonne Maman était heureuse!

it’s good to be alive, to be alive, to be alive

you see we’re born, born, born to be alive (born to be alive)
you see we’re born, born, born (born to be alive) 

Aaah, Patrick Hernandez… Je me souviens de ce bon vieux clip vidéo.
Légère ambiance lumineuse, un tabouret noir et Hernandez se déhanchant de gestes brusques avec sa canne, l’air grave, pas un sourire sur le visage…
Mmmmhh, souvenir d’enfance.

C’est la chanson que je fredonne ce samedi matin dans la voiture en direction du manège.
Et oui, c’est vrai! Je ne l’avais pas encore écrit:  J’ai repris l’équitation cet automne!
Après plus de 20 ans sans avoir posé mes fesses sur un canasson.

Jess m’avait bien quelques fois titillé durant ces années: “Je ne comprends pas que tu aimais tant faire du cheval et que tu ne montes plus jamais. Ca doit te manquer!”,

J’avais bien de temps à autres remis le pied à l’étrier durant les vacances; Téméraire, en Jeans et baskets sur un “cheval promène touristes”.

“Ti vas voir môssieur, j’vas ti donner le cheval di patron”, me disait le guide tunisien.
“C’est un vrai pir sang arabe, mon frère. Trrrès nerveux!”

Mwouais, en clair sa nervosité se résumait à son envie pressante de retrouver sa paillote sur la plage,  il connaissait par coeur la moindre bifurcation de la balade et soupirait à chaque changement de rythme.
Merci patron!

En fait, j’avais toujours trouvé de bonnes raisons pour ne pas me remettre en selle: Manque de temps, difficulté de choisir un manège, pas envie de me sentir nul et raide, et surtout… peur d’y reprendre goût.

Loin de moi l’idée d’abandonner mes engins carbon, mais ces derniers temps mon corps ne se remettait plus de mes sorties à l’épreuve du pédalier.
Les 2 jours suivant mes kilomètres à deux roues étaient synonymes de douleurs et de récupération pénible. Le bien-être intense que m’apportait l’effort physique était grisé par la crainte de souffrir.

C’est vraiment par hasard, un mercredi matin, que je suis remonté sur ce grand hongre alezan dans un manège de Moorsel.
Les crampes et frissons dans le ventre, les gestes vacillants et le stress marqué, après une demi heure de leçon, les souvenirs et sensations étaient de retour.
Une chose était certaine: la fièvre du cavalier était revenue!

Le cyclisme c’est l’effort, l’endurance, synonyme du combat, de la lutte.
Rouler à vélo c’est difficile, cela m’épuise mais me rend plus combatif, plus résistant.
J’aime d’ailleurs écrire que je me sens fort sur mon vélo, que je n’ai pas peur du cancer, que je suis toujours positif, en lutte sur les pédales, prêt à mener tous les assauts, comme un guerrier sur son champ de bataille.
Finalement la dureté de ce sport se rapproche souvent des difficultés des traitements, de la chimio.

Durant cet automne pourtant, lutter m’a épuisé.
Rendez-vous chez le médecin, compléments alimentaires, régime, prises de sang, radios, scanners… Tout cet univers médical m’exaspérait.
Même relever des enveloppes de facturation de la clinique dans ma boite aux lettres avait le don de m’enrager.
J’en avais marre de me rendre à la pharmacie, de dépenser mon argent pour des anti-vomitifs, des anti-douleurs ou des compléments alimentaires.
J’avais le sentiment de toujours me montrer fort et sans faille, de savoir tout surmonter… Et au final, je me suis affaibli psychologiquement et physiquement.

Je faisais réellement une overdose médicale!

Sur un cheval, la sensation est différente.
Il faut ruser pour tenter d’entrer en symbiose avec sa monture, le comprendre, ne pas faire d’erreurs, ressentir ses muscles et tenter d’anticiper ses réactions.
J’adore cet instant où je sens que le cheval va faire un écart, ou je perçois la contraction d’un de ses muscles, de son encolure ou de sa croupe. Cela dure une fraction de seconde, je sais qu’il va tenter de m’échapper, de se dérober à ma main et, à mon niveau d’équitation, j’espère juste avoir le bon réflexe.

Le côté relationnel avec le cheval m’offre un apaisement exceptionnel, un sentiment de bien-être, de repos.
Dans ces moments, je ne pense pas à la maladie, je n’entrevois pas ce sentiment d’affrontement, ce besoin d’en découdre avec des cellules destructrices de mon corps.
En réalité, je vis ces moments comme une union étroite et harmonieuse avec MA vision de la guérison, associé à un perpétuel goût de “trop peu”.

Il n’y a sans doute pas de hasard à avoir retrouvé le chemin des écuries à cet instant de ma vie.
Dans cette période où j’ai besoin de me recentrer sur un avenir qui nécessitera plus que probablement de vivre en sérénité avec les aléas de mon crabe.
Une période où mon esprit a envie de se souvenir, encore plus qu’avant, que l’important c’est de vivre.

Alors oui, mon cancer fait chier et je continuerai à l’affronter.
Mais j’ai surtout envie d’abuser de cette injustice.
Tout comme les milliardaires profitent de leurs millions, je vais user des envies de vivre et des rêves que la maladie a réveillés en moi.

Après le “promène touriste”,  j’entrevois très sérieusement le cheval thérapie.

Born To Be Alive!!!

C’est incroyable comme je peux être aussi déstabilisé par une situation que je connais si bien!

Ce lundi ma journée sera, une fois encore, rythmée par le rendez-vous fatidique de l’après-midi.
Ce moment où, assis sur une chaise en plastique orange de cette salle d’attente de Saint-Luc, je fermerai les yeux, tenterai de trouver une respiration profonde et reposante, me plongerai dans un souvenir ou une envie agréable, en essayant d’effacer toute autre pensée de mon esprit.

Mes conversations avec Jess prennent, dans ces moments, des allures d’une grande banalité. On parle du repas du soir, des courses à faire, du prochain week-end :

“T’as pas oublié qu’on allait au resto vendredi soir?
-Non, non, c’est dans mon agenda…”

Je sais pourtant que dans le pire des cas, tous nos programmes risquent fort d’être chamboulés!
Rarement nous en parlons dans ce moment précis. Il m’arrive juste parfois de lui glisser :

“Je suis mort de trouille, ma bouche est toute sèche et mon ventre se tord” 

Elle me serre la main… Et vite nous passons à autre chose.

Le moment le plus pénible reste celui où j’aperçois mon oncologue, il sort de son cabinet, m’adresse un salut rapide… Et appelle un autre patient!
Le retard engendré dans sa consultation m’arrache alors les boyaux pour quelques minutes de plus.

Vous connaissez ce sentiment de malaise? 
Parfois en plein milieu de la nuit, on se réveille d’un cauchemar, un rêve lugubre, dans lequel on a oublié un rendez-vous important, perdu le chemin de sa maison, été poursuivi par un intrus, pire vu son enfant tomber d’une terrasse d’appartement ou avoir un accident.
Le choc du réveil est intense et douloureux, imaginez juste les quelques secondes avant que, soulagé, on se rende compte qu’il ne s’agissait que d’un mauvais rêve. Ce bref instant où notre corps transpire, où l’on se trouve à la frontière de l’imaginaire et du réel, où l’on ressent encore une difficulté à retrouver notre respiration…

Voilà, c’est ça mon rendez-vous de demain !
Un cauchemar dans ma vie réelle et heureuse.

Alors si j’ai du mal à m’endormir ces derniers jours, c’est parce que je sais que je devrai affronter ce moment pénible.
Tout comme, quand j’étais gosse, je peinais à trouver le sommeil lorsque la crainte d’un nuit hantée jaillissait.

Comme lors de mes derniers bilans, au mois de septembre, je m’attèle toujours à programmer des journées et week-end bien chargés avant ma consultation.

Cette boulimie d’activités me permet de tenir le cap mais m’inquiète parfois.
Les examens médicaux ramenés à tous les 2 mois me donnent le sentiment de vivre en sursis, et de devoir en faire un maximum au plus vite, comme si le temps était compté.
J’ai horreur de ça!

Demain, je devrai annoncer au médecin mes douleurs récurrentes et mes problèmes digestifs à répétition.
Cela me décourage.
J’aimerais tant arriver sûr de moi, montrer que je suis en pleine forme, que je ne me sens plus fatigué.
Je voudrais tant obtenir la certitude d’avoir pu enrayer le processus de propagation de ces fichues cellules cancéreuses!

Comme me répète souvent Jess:

“Ces bilans sont indispensables, il faut que tu continues à connaître ton ennemi.”

Ce qui m’agace est que je ne connais que trop bien toutes les étapes de ce mécanisme qui entoure mes bilans.
Alors ce soir, pour lutter, je le joue en deux étapes : J’écris pour partager la douleur et ensuite j’établis le ‘check-up’ personnel des derniers mois.

J’ai toujours souhaité avancer le long d’une belle courbe de progression et m’étais promis de ne pas m’inquiéter avant que celle-ci ne s’effondre complètement.
Si je compare mon état actuel avec celui de novembre 2008, il n’y a pas photo!
J’ai une vie active, j’ai amélioré ma qualité de vie, je prends le temps de me reposer, je ne suis plus l’ombre de moi-même qui trainait  dans le canapé des journées entières.

J’entre peut-être dans une phase un peu plus plane de ma courbe et je ne digère plus un paquet de frites sauce andalouse.

Mais bon, j’ai fait le Tour de France 2010 en mobile home, surfé en wakeboard, parcouru les rues londoniennes, mangé une dinde au foie gras et porto à Noël, pratiqué le powerkite et le char à voile, j’ai démoli une mercedes à vélo, séjourné à New York, grimpé l’Alpe d’Huez, descendu des torrents en rafting, repris les randos VTT, joué au golf, roulé avec Eddy Merckx… Et quoi docteur, c’est grave cette boulimie?!

Quoi qu’il arrive demain, je garderai mes ambitions, mes projets et mon envie de vivre heureux.

Et puis je ne vous l’ai pas encore écrit, mais : ”Cette semaine, je suis redevenu un cavalier actif, quelle joie!”

Sur la page “diagnostic” de mon blog, j’y avais écrit ce qui suit :
Août 2008, à 37 ans je vis l’horreur de ma vie : J’ai un cancer !”.

Mon cancer, je l’ai toujours !
Mais depuis deux bonnes semaines : J’ai aussi 40 ans !
Je rassure les bons lecteurs que vous êtes, je n’en fais pas une maladie… Enfin façon de parler !

Le seul truc qui bouleverse quelque peu, c’est l’annonce de mon âge.
Je m’explique : Quelques jours après ma fabuleuse fête d’anniversaire, j’ai complété un formulaire administratif. Sous la rubrique nom, prénom, adresse, figurait la case “âge”.
Beurk, j’ai dû écrire 40 ans. Premier choc !

Là, je me suis rendu compte que quelque chose changeait radicalement. Lorsque je parlais de mon âge, et que je me situais dans la vingtaine ou la trentaine, cela restait raisonnable mais une fois la décennie supérieure, j’entre, aux yeux des plus jeunes, dans une sorte de nouvelle catégorie.
Drôle !
Du gars qui n’est pas encore trop âgé, je fais mon entrée dans la peau du mec qui doit faire un maximum pour rester jeune et ne pas trop paraître son âge, histoire que l’on puisse dire : “Il a déjà 40 ans, tsé ?!”

Bon, je vais y travailler un max !

L’âge c’est dans la tête. Ouais, OK.
Je garde quand même l’esprit alerte par rapport aux signes avant-coureurs d’avancée de l’âge. Je chasse les petits tocs que je constatais chez des congénères plus âgés (et qui avaient tendance à me faire sourire).

Conduire trop lentement en voiture.
Répéter plusieurs fois la même chose.
Trop souvent préférer les infos à la radio plutôt que la musique qui dégomme de grand matin.
Etre trop organisé, et détester chambouler mes habitudes.

Mais je me suis quand même surpris ces derniers temps à des signes que je qualifieraient… d’inquiétants.
Et oui, par exemple, je commence à garder les barquettes en plastique du rayon boucherie du supermarché.
Je sais, ce n’est pas bien grave, mais ce qui me trouble c’est que j’y trouve un réel côté pratique à ces faux Tupperware. Facile pour y stocker les restes de spaghetti ou un fond de potage.
Manque plus qu’à conserver les bacs en plastique de crème glacée et les petits pots en tous genres pour stocker vis, clous ou autres petits objets qui traînent dans la cave.

Brrrr, là je m’effraie !

Peu habitué à organiser des fêtes me mettant à l’honneur, j’avais ouvert les yeux un matin de cette fin d’été avec cette évidence à l’esprit :

“40 ans, faut que je fasse un truc !”

Comme souvent, les craintes relatives à mes ambitions ne manquaient pas. Je me suis vite avisé de les balayer : envoi d’un e-mail à mes invités, réservation d’une salle, réalisation du flyer… Restait plus qu’à être en forme le jour J.

Bonne musique, éclairage dernier cri, manges-debout, pas de chaise (eh oui, on est entre jeunes) et une foule de personnes qu’il me tenait à coeur d’avoir à mes côtés.
Emu de rencontrer tout ce monde, la fiesta est passée trop vite et mes 40 ans garderont le souvenir d’une super soirée.

Niveau état de santé, cette semaine n’était pas géniale. Fatigue intense, chute de tension, douleurs, mauvaise digestion…

J’ai tenté de rester actif, de bosser, de profiter de la famille en ces congés de Toussaint.
Je me suis gavé d’anti-douleurs et cela ne me dope pas le moral. Vivre sous médocs avec maux de têtes, dans une sorte d’état second, sans digérer autre chose qu’un bol de soupe, rien de bon pour moi!
Je suis soucieux car mes traitements de chimiothérapie sont suspendus depuis fin juillet et mon état physique me tracasse à l’approche de mes bilans médicaux, dans deux semaines.
Mon corps peut-il avoir été à ce point maltraité par les périodes de chimios?!

Ces baisses de forme influent énormément sur mon moral. Je reste inerte à la maison, je broie du noir, un réel cercle vicieux.
Je tente bien d’inverser le mécanisme, me disant que si mon physique peut déteriorer mon état psychique, l’inverse pourrait également se réaliser.
Exercice ô combien compliqué !

Je crois l’écrire régulièrement mais c’est usant de profiter d’un esprit débordant d’énergie et d’avoir le corps qui ne peut pas suivre.

Dans les moments d’agacement, je vois des images à la télé et je songe :

“Si seulement je n’étais pas malade. Je pourrais organiser un trip dans le Montana, aller faire du VTT à Ténérife ou au Maroc, partir faire du sport en Egypte,  programmer un grand voyage en famille…”

Programmer ! Voilà ce qui devient compliqué.
Il y a toujours au fond de moi, cette petite voix craintive qui aime me rappeler que je reste dépendant de mon état physique et des prescriptions médicales.
Mon quotidien reste constamment suspendu à la possibilité d’un nouveau traitement pénible.

Je pourrais vivre dans la peur, dans l’attente du futur incertain, terré à la maison, évitant refroidissements et microbes en tous genres, misant sur une éventuelle amélioration de mon état.
Je profite plutôt de ma vie en tentant de trouver l’équilibre idéal entre mes nouvelles exigences de qualité de vie et mes besoins démesurés de bonheur et de projets.

Parfois, c’est clair, il me faut un petit coup de pouce. Alors quand pour mes 40 ans, mon cadeau s’est transformé en futur voyage à New York
Waouw, gène, sourires, émotion !

Pour mieux vous faire comprendre, cette surprise ce n’est pas uniquement prendre un avion et profiter de cette ville que j’aime.
C’est avant tout un nouveau projet qui me tient dans le temps, des odeurs qui s’éveillent déjà à mon esprit, des ambiances qui taquinent mon impatience, l’appel d’un prochain Dr Pepper et surtout… Des centaines de fois à y penser et à imaginer le jour du départ!

Rêver, ça c’est le luxe de la vie.

Ce soir, encore un peu abattu de cette semaine accablante, pour trouver un sommeil paisible je m’expatrierai à SoHo devant un bon burger.
Ben ouais, ras-le-bol du potage !!

J’aurais du mal à démentir que la maladie n’est jamais source de bonheur.
Souvent parce que je décide de m’octroyer plus qu’auparavant de bons moments et de m’évader l’esprit, certaines fois suite à l’intervention d’autrui.

Ce dimanche, c’est grâce au Challenge Télévie Allan Sport que j’ai eu l’opportunité d’une belle rencontre.

Départ tardif contrairement aux autres semaines, la bécane est lustrée et rutilante, je me pare d’un beau maillot, rendez-vous est donné à Rhode-St-Genèse.
Il est 10 heures, les fans trépignent d’impatience, soudain une belle voiture noire entre sur le parking, The Cannibal Eddy Merckx est arrivé. Une sorte d’effervescence s’empare du petit parking du lieu de départ. Eddy répond aux questions, pose pour quelques clichés et prépare son matériel.
Impressionné et débordant de respect, je reste timidement à quelques mètres.
Mais bon, c’est clair, la photo avec cette légende du cyclisme, il me la faut!

Quelque minutes plus tard, avec l’aide d’organisateur et collègue attentionnés, je suis aux côtés d’Eddy. Clic, clac, c’est sur la carte mémoire.
FIER!

Et hop, nous ne sommes pas venus pour jouer les stars.
Le bruit des cales chaussures qui se clipsent dans les pédales résonnent, et les braquets, les pignons et la ‘roue libre’ commencent à produire leur petit bruit si spécifique qui berce chaque sortie vélo.

Vous savez ce petit son, proche du chant d’une cigale? Celui que vous pouvez percevoir lorsque des cyclistes bien équipés (j’entends munis de vélos haut de gamme) vous dépassent.
Une sorte de : “Cccrrrrrrrhhhhhhh”.

Lorsque je nettoie mon destrier, je termine toujours en soulevant l’engin par la selle et en faisant tourner la roue dans le vide et… J’écoute, je profite de ce son. J’adoooooore!

Bref, la rando démarre, en route pour près de 70km.
Un parcours bien dessiné et taillé pour les experts. Côtes cassantes, passages pavés, descentes sinueuses… J’aurai entendu Eddy jurer quelques fois sur le dénivelé.

Vous imaginez ce que peut représenter ce moment?
Rouler dans la roue d’Eddy Merckx pendant toute une matinée.  Je l’avoue, je n’ai même pas osé le dépasser, je suis rester derrière lui. Et les quelques fois où les aléas du tracé ont fait que je me suis retrouvé quelques vélos devant lui, je me suis repositionné, avec une immense dose de respect, dans sa roue carbone.

Dans le cyclisme, on parle souvent de “patron” du peloton. Merckx, en était un, Indurain l’a été, et plus tard Armstrong.
Ce terme m’est revenu à l’esprit pendant que nous pédalions.
Eddy était accompagné de ses ex-équipiers de l’équipe Molteni. J’ai été stupéfait de constater à quel point ces anciens coureurs avaient gardé les réflexes de course de l’époque. Ils entouraient leur leader, ne le laissaient jamais seul en dernière position, se souciaient sans cesse de son état de forme et le poussaient même dans les côtes raides.
Un respect total et une fidélité sans fin.

Une toute autre mentalité que celle des sportifs pour qui leur discipline est devenue le moyen de s’expatrier dans des clubs riches, de vivre comme des millionnaires et de rouler en 4×4 de luxe (c’est vrai, je n’adore pas le foot!).

Sans doute une autre raison pour laquelle le cyclisme m’aide tant et que je découvre sans cesse dans ce sport des similitudes avec mon combat contre le cancer.
Mon équipe, elle m’entoure fidèlement, m’épargne, me pousse, m’injecte du bonheur dans l’esprit, me remonte le moral, croit en moi…
Avec tout ce que l’on fait pour m’amener au sommet et franchir une ligne d’arrivée virtuelle, synonyme de retour à la santé, j’ai perpétuellement envie d’offrir une victoire.

La journée de demain sera interminable avant mon rendez-vous à la clinique, une consultation sous haute tension.

Ce matin, sur mon vélo, derrière un champion, pas une seule pensée négative ne m’a envahi, pas une seule fois je me suis senti vulnérable. Sur mon vélo, même si mes jambes souffrent, je me sens performant, plus endurant, plus fort que le cancer.

Même quand le Cannibale m’a mangé tout cru et m’a lâché quelques kilomètres avant l’arrivée…

Plus d’un mois sans publication. Pas très sérieux!

Je ne suis pourtant pas resté inactif et les pages de mon journal électronique se sont remplies.
Je crois tout simplement que j’aimais la belle petite « gueule » de mon blog avec mon dernier post sur l’ascension de l’Alpe d’Huez : « Magic mountain ».
Il offrait une sorte d’aboutissement, un accomplissement ultime comme les dernières pages d’un roman qui se referme. Cela me plaisait de laisser ce repos contemplatif au capdelavie.com

Ce petit séjour sur les traces du Tour de France dans les Alpes fut un régal. On se rend souvent compte des bénéfices d’un séjour quand celui-ci est passé trop vite. Ce fut le cas.
Mes petits soucis de santé avant le départ et le couac de fin de séjour n’auront en rien terni ces bons moments.

Je culpabilise parfois de trainer avec moi les douleurs et incertitudes de mon état physique, qui représentent un lourd tribut à porter pour mes proches.
Je me rends compte dès lors que ces petits pèlerinages à la montagne sont bénéfiques pour nous trois.
Je me suis séparé de ma petite famille pour quelques jours et elles en ont profité de leur côté, lors d’un City Trip dans une ville plus branchée et ensoleillée.
Il est vrai que voyager avec moi signifie trop souvent se coucher en souhaitant que ma nuit ne soit pas écourtée par une crise quelconque ou se demander chaque matin si mon état me permettra de mener les activités prévues. Pas aisé à maîtriser !

La fin du mois d’août et des vacances scolaires auront été baignées par le soleil de Sainte Maxime. J’adore me retrouver dans cette petite maison du Sud.
Ne rien faire me ressource. Ouvrir les volets grinçants chaque matin, vivre au ralenti, profiter des couleurs du paysage, du bleu de la piscine, enfourcher le scooter pour acheter la baguette du p’tit dej et sentir ce vent chaud du bord de mer sur mon visage… Chaque petit détail de cette vie de la Côte d’Azur représente une béatitude et une quiétude profondes.

Néanmoins j’ai peiné à évacuer le stress. Mon épuisement physique et mental de cette fin d’été en était sans doute la cause.
Trop de questions sur mon sort médical sont en suspend, et la fatigue intense accumulée me donne le sentiment d’être inapte à mener une vie normale mixant la famille, le sport, les sorties diverses et la reprise du travail.
L’inactivité de ce début de séjour leur aura probablement offert l’opportunité de ressurgir.

Le programme de ce matin est pénible.

Le cathéter dans le bras, je patiente dans la salle du service de médecine nucléaire. Quatre fauteuils, deux tables, une grosse pile de magazines dont les pages froissées témoignent du nombre de feuilletages importants déjà subis.
Pourtant si je choisis de chauffer les touches de mon clavier, la majorité des patients restent immobiles, les yeux dans le vide, sans lire, juste à contempler le mur.
Jamais fort bavards, je tente souvent de deviner la raison de leur présence. J’imagine que les Pet Scans ne sont pas uniquement destinés aux cancéreux ?!
Cependant, ce matin, mon voisin de ‘patience’ est trahi par son bracelet de clinique. Ce petit bracelet blanc en papier sur lequel je découvre l’inscription U83.
L’Unité 83 de la clinique, celle où je suivais mes chimios.
Grand, mince, très maigre même … J’imagine son calvaire.

En face de moi, une dame âgée vient de s’installer, elle souffle sans arrêt malgré ses plongeons fréquents dans le sommeil. Elle semble épuisée.
L’infirmière lui demande une fois encore de boire de l’eau.
-Soupir profond-, elle semble trouver cette mission impossible.
Comme à chaque fois, de mon côté, j’ai bu le double de ce qui est conseillé. Mon petit exploit personnel, histoire de montrer que je peux faire mieux !

Une fois de plus, je suis le plus jeune. Mon teint encore un peu mat des vacances, chemise bleue, t-shirt gris avec inscriptions vertes, mon foulard fushia, baskets et jeans usé, je fais tache dans ce local terne mais ça ne me gêne pas. Je me sens même mieux, renforcé par ce contraste de différences.

Au mois de juillet, mon état de fatigue et les effets secondaires trop fréquents m’ont obligé à abandonner temporairement le traitement en cours.
Mon médecin a profité de ce moment pour m’annoncer que les patients traités en Floride ne l’ont jamais été plus de douze mois.

« Record battu ! », lui ai-je répondu. Moi, cela fait plus de deux ans.

Etrange, mais souffrir pour guérir était devenu une habitude, un passage obligé.
Le rythme des chimios, jongler entre des semaines de forme et de méforme étaient devenus mon quotidien. Alors, d’abord soulagé, je me suis ensuite senti un peu perdu, comme abandonné en chemin, comme s’il n’y avait plus de solutions à mon cas.

L’échéance des examens de ce jour s’est donc précisée comme une date butoir que j’avais du mal à voir se rapprocher.

Pour évacuer le stress de cette semaine, je tente de fuir le quotidien et m’occupe comme un gosse hyperactif.
J’ai bossé très tard lundi, pas de repos mardi et hier je me suis programmé une séance de wakeboard.
Enfin, je devrais plutôt dire une session “natation avec planche aux pieds”.

Nous avons testé le nouveau téléski d’un lac de l’Eau d’Heure.
Autant j’avais trouvé cela aisé et amusant derrière un bateau, hier ce câble tracté m’a arraché les bras.

Si généralement avec le bateau on utilise le terme ‘sortir de l’eau’, au téléski on démarre du ponton pour, en ce qui me concerne, ricocher sur le lac avant de boire la tasse et s’enfoncer sous le niveau d’eau.

C’est simple, je me suis senti comme ces personnages de dessin animé, qui pour une raison ou l’autre, décollent pieds joints laissant leurs chaussures au sol et accompagné d’un son du style : « pfffiouuu !! ».

C’est avec le pied gauche tout bleu que j’ai grimpé sur la table du scanner ce matin.

« Vous êtes blessé au pied monsieur ? », me demande l’infirmier.
« Heu, oui rien de grave, j’ai fait du wakeboard hier. Enfin, j’ai essayé. »

Après 6 mois sans bilans médicaux complets, mon rendez-vous de lundi soir avec le médecin s’annonce important.

Ce week-end, ce sera sur mon vélo que je m’évaderai, je m’y sens quand même plus à l’aise qu’avec mes pieds attachés sur une planche et sur (dans) l’eau.
Et si je roulais en compagnie d’une légende du vélo ?

« Eh Eddy… Ouais toi, Eddy Merckx ? Rase tes mollets, on se voit dimanche !»

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